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viernes, 29 de septiembre de 2023

Tome 2. Des Cours d' Amour.

Raynouard, choix, poésies, troubadours, kindle


Des Cours d' Amour.

Plusieurs auteurs ont parlé des cours d' amour, de ces tribunaux plus sévères que redoutables, où la beauté elle-même, exerçant un pouvoir reconnu par la courtoisie et par l' opinion, prononçait sur l' infidélité ou l' inconstance des amants, sur les rigueurs ou les caprices de leurs dames, et, par une influence aussi douce qu' irrésistible, épurait et ennoblissait, au profit de la civilisation, des mœurs, de l' enthousiasme chevaleresque, ce sentiment impétueux et tendre que la nature accorde à l' homme pour son bonheur, mais qui, presque toujours, fait le tourment de sa jeunesse, et trop souvent le malheur de sa vie entière.

Le président Rolland avait publié en 1787 une dissertation intitulée: Recherches sur les Cours d' Amour, etc.; mais on n' y trouve rien de précis, rien de satisfaisant, ni sur l' antique existence et la composition de ces tribunaux, ni sur les formes qu' on y observait, ni sur les matières qu' on y traitait. M. de Sainte-Palaye (1) qui a fait tant de recherches heureuses sur les usages et sur les mœurs du moyen âge, qui a composé plusieurs Mémoires sur l' ancienne chevalerie, n' a rien écrit sur les cours d' amour; aussi l' abbé Millot, dans son Histoire littéraire des troubadours, n' a-t-il pas respecté les traditions qui attestaient que long-temps les Français avaient été les justiciables des graces et de la beauté.

Comme les écrivains qui, avant moi, ont traité ce point intéressant de notre histoire, je serais réduit à ne présenter que des conjectures plus ou moins fondées, si dans l' ouvrage de maître André, chapelain de la cour royale de France, ouvrage négligé ou ignoré par ces écrivains, je n' avais trouvé les preuves les plus évidentes et les plus complètes de l' existence des cours d' amour durant le XIIe siècle, c' est-à-dire de l' an 1150 à l' an 1200.

(1) M. Sismondi dans son Histoire de la littérature du midi de l' Europe, et M. Ginguené dans son Histoire littéraire d' Italie, ont rassemblé sur les cours d' amour les notions qu' on trouvait dans nos auteurs français; mais on verra bientôt que j' ai eu des ressources qui ont manqué à ces savants et ingénieux écrivains, et dont avait profité avant moi M. d' Aretin, bibliothécaire à Munich.

Il est même très vraisemblable que l' autorité et la jurisdiction de ces tribunaux n' avaient pas commencé à cette époque seulement. Croira-t-on qu' une pareille institution n' ait été fondée qu' au XIIe siècle, quand on verra qu' avant l' an 1200 elle existait à-la-fois au midi et au nord de la France, et quand on pensera que cette institution n' a pas été l' ouvrage du législateur, mais l' effet de la civilisation, des mœurs, des usages, et des préjugés de la chevalerie?

Je pourrais donc, sans crainte d' être contredit avec raison, assigner à l' institution des cours d' amour une date plus ancienne que le XIIe siècle; mais, traitant cette matière en historien, je me borne à l' époque dont la certitude est garantie par des documents authentiques, et je croirai travailler utilement pour l' histoire du moyen âge, si je démontre l' existence des cours d' amour durant le douzième siècle.

J' ai annoncé que l' ouvrage qui fournit les renseignements précieux dont je me servirai, est d' un chapelain de la cour royale de France, nommé André.

Fabricius, dans sa Bibliothèque latine du moyen âge, pense que cet auteur vivait vers 1170.

Le titre de l' ouvrage est: Livre de l' art d' aimer et de la réprobation de l' amour. (1) L' auteur l' adresse à son ami Gautier.

(1) La bibliothèque du roi possède de l' ouvrage d' André le chapelain un manuscrit, coté 8758, qui jadis appartint à Baluze.

Voici le premier titre: Hîc incipiunt capitula libri de arte amatoriâ et reprobatione amoris.”

Ce titre est suivi de la table des chapitres.

Ensuite on lit ce second titre:

“Incipit liber de arte amandi et de reprobatione amoris, editus et compillatus a magistro Andreâ Francorum aulæ regiæ capellano, ad Galterium amicum suum, cupientem in amoris exercitu militare: in quo quidem libro, cujusque gradus et ordinis mulier ab homine cujusque conditionis et status ad amorem sapientissimè invitatur; et ultimo in fine ipsius libri de amoris reprobatione subjungitur.”

Crescimbeni, Vite de' poeti provenzali, article Percivalle Doria, cite un manuscrit de la bibliothèque de Nicolò Bargiacchi à Florence, et en rapporte divers passages; ce manuscrit est une traduction du traité d' André le chapelain. L' académie de la Crusca l' a admise parmi les ouvrages qui ont fourni des exemples pour son dictionnaire.

Il y a eu diverses éditions de l' original latin, Frid. Otto Menckenius, dans ses Miscellanea lipsiensia novaLipsiæ, (Leipzig) 1751, t. VIII, part. I, p. 545 et suiv., indique une très ancienne édition sans date et sans lieu d' impression, qu' il juge être du commencement de l' imprimerie: “Tractatus amoris et de amoris remedio Andreæ capellani papæ Innocentii quarti. (N. E. Inocencio IV, nacido en 1185, Papa desde 1243 hasta su muerte en 1254.)

Une seconde édition de 1610 porte ce titre:

“Erotica seu Amatoria Andreæ capellani regii, vetustissimi scriptoris ad venerandum suum amicum Guualterum (: Walter) scripta, nunquam ante hac edita, sed sæpius a multis desiderata; nunc tandem fide diversorum MSS. codicum in publicum emissa a Dethmaro Mulhero, Dorpmundæ, (: Dietmar MüllerDetmar Mulher, Dortmund) typis Westhovianis, anno Vna Castè et Verè amanda.” 

Une troisième édition porte: “Tremoniæ, typis Westhovianis, anno 1614.” Dans les passages que je cite, j' ai conféré le texte du manuscrit de la bibliothèque du roi avec un exemplaire de l' édition de 1610 et les fragments qui sont rapportés dans l' ouvrage de M. d' Aretin. 

Le manuscrit de la bibliothèque du roi décide la difficulté que Menckenius s' est proposée, et qu' il n' a pu résoudre. Il a demandé comment Fabricius a su qu' André était chapelain de la cour royale de France; ce manuscrit dit expressément: “Magistro Andreâ FRANCORUM AULAE REGIAE capellano.” 

Dans une note précédente, j' ai averti que M. d' Aretin avait connu l' ouvrage d' André le chapelain. M. d' Aretin s' en est servi pour sa dissertation qui a pour titre:

“Ausprüche der Minnegerichte aus alten Handscriften herausgegeben und mit einer historischen Abhandlung über die Minnegerichte des Mittelalters begleitet von Christophor freyherrn von AretinMünchen, 1803.”

Il est à remarquer qu' André le chapelain ne s' est pas proposé de faire un traité sur les cours d' amour; ce n' est que par occasion, et pour autoriser ses propres opinions, qu' il cite les arrêts de ces tribunaux.

Son dessein est d' instruire les personnes qui veulent connaître les règles d' un amour pur et honnête, et se garantir d' un amour désordonné; la manière dont il parle de ces cours, ne permet pas de les regarder comme une institution nouvelle, puisqu' il dit que les RÈGLES D' AMOUR furent trouvées par un chevalier Breton, pendant le règne du roi Artus, et qu' elles furent alors adoptées par une cour composée de dames et de chevaliers, qui enjoignit à tous les amants de s' y conformer.

Je me propose d' examiner:

1° L' existence des cours d' amour.

2° Leur composition, et les formes qui y étaient établies.

3° Les matières qu' on y traitait.

Existence des Cours d' Amour. 

Le plus ancien des troubadours dont les ouvrages sont parvenus jusqu' à nous, Guillaume IX, Comte de Poitiers et d' Aquitaine, vivait en 1070. En lisant ses poésies, les personnes assez instruites pour apprécier le mérite de la langue, les graces du style, le nombre, l' harmonie des vers, et les combinaisons de la rime, ne contesteront point qu' à l' époque où il écrivit, la langue et la poésie n' eussent acquis une sorte de perfection; circonstance qui ne permet pas de douter que le Comte de Poitiers n' eût profité lui-même des leçons et des exemples de poëtes qui l' avaient précédé; aussi trouve-t-on dans les écrits des troubadours qui passent pour les plus anciens, la preuve qu' ils n' étaient que les successeurs et les disciples de poëtes antérieurs.

Rambaud d' Orange, qui vivait dans la première moitié du douzième siècle, et qui mourut en 1173, disait d' un de ses propres ouvrages:

“Jamais on n' en vit composé de tel, ni par homme, ni par dame, en ce siècle, ni en l' autre qui est passé.” (1: “Que ja hom mais no vis fach aital, per home ni per femna, en est segle, ni en l' autre qu' es passatz.” Rambaud d' Orange: Escotatz.)  

Les historiens ont reconnu que le mariage du roi Robert avec Constance, fille de Guillaume Ier, comte de Provence, ou d' Aquitaine, vers l' an 1000, fut l' époque d' un changement dans les mœurs à la cour de France; il y en a même (2) qui ont prétendu que cette princesse amena avec elle des troubadours, (2: Voyez Rodulfe Glaber, liv. 3; Gaufridi, Hist. de Provence, p. 64; Histoire de Languedoc, t. 2, p. 132, 602.)

des jongleurs, des histrions, etc.; on convient assez généralement qu' alors la SCIENCE GAYE, l' art des troubadours, les mœurs faciles, commencèrent à se communiquer des cours de la France méridionale, aux cours de la France septentrionale, c' est-à-dire des pays qui sont au midi de la Loire, aux pays qui sont au nord de ce fleuve.

Dans les usages galants de la chevalerie, dans les jeux spirituels des troubadours, on distinguait le talent de soutenir et de défendre des questions délicates et controversées, ordinairement relatives à l' amour; l' ouvrage où les poëtes exerçaient ainsi la finesse et la subtilité de leur esprit, s' appelait TENSON, du latin conTENSIONem, dispute, débat; on lit dans le Comte de Poitiers:

“Et si vous me proposez un jeu d' amour, je ne suis pas assez sot que de ne pas choisir la meilleure question.” (1: 

E si m partetz un juec d' amor,

No sui tan fatz

No sapcha triar lo melhor.

Comte de Poitiers. Ben vuelh.)

Mais ces tensons, nommées aussi jeux-partis, mi-partis, auraient été des compositions aussi inutiles que frivoles, si quelque compagnie, si une sorte de tribunal n' avait eu à prononcer sur les opinions des concurrents.

Sans doute ce genre de poésie, très usité chez les troubadours, et dont on trouve l' indication dans les ouvrages du plus ancien de ceux qui nous sont connus, n' eût pas prouvé, d' une manière irrécusable, l' existence des tribunaux galants qu' il suppose; mais quand cette existence est démontrée par d' autres documents, on ne peut contester que la circonstance de la composition des tensons n' offre un indice remarquable; j' aurai bientôt occasion de démontrer par plusieurs exemples, que les questions débattues entre les troubadours étaient quelquefois soumises au jugement des dames, des chevaliers et des cours d' amour, dont ces poëtes faisaient choix dans les derniers vers de la tenson.

Ne soyons donc pas surpris de trouver les cours d' amour établies à une époque voisine de celle où le Comte de Poitiers parlait ainsi des jeux-partis.

Indépendamment des nombreux arrêts qu' André le chapelain rapporte dans son ouvrage, en nommant les cours qui les ont rendus, il a eu occasion de parler des cours d' amour en général, et il s' est exprimé en termes qui suffiraient pour nous convaincre qu' elles existaient à l' époque où il a écrit.

Il pose la question: “L' un des deux amants viole-t-il la foi promise, lorsqu' il refuse volontairement de céder à la passion de l' autre?

Et il répond: “Je n' ose décider qu' il ne soit pas permis de se refuser aux plaisirs du siècle; je craindrais que ma doctrine ne parût trop contraire aux commandements de Dieu, et certes il ne serait pas prudent de croire que quelqu'un ne dût obéir à ces commandements, plutôt que de céder aux plaisirs mondains.

Mais si la personne qui a opposé le refus cède ensuite à un autre attachement, je pense que, PAR LE JUGEMENT DES DAMES, elle doit être tenue d' accepter le premier amant, au cas que celui-ci le requière.” (1:

Sed consules me forsan: Si unus coamantium, amoris nolens alterius vacare solatiis, alteri se subtraxit amanti, fidem videatur infringere coamanti; et nullo istud præsumimus ausu narrare ut a seculi non liceat delectationibus abstinere, ne nostrâ videamur doctrinâ ipsius Dei nimium adversari mandatis; nec enim esset credere tutum non debere quemcumque Deo potius quam mundi voluptatibus inservire. Sed si novo post modum se jungat amori, dicimus quod, DOMINARUM JUDICIO, ad prioris coamantis est reducendus amplexus, si prior coamans istud voluerit.” Fol. 90.) 

Ce seul passage aurait suffi pour prouver en général que les dames rendaient des jugements sur les matières d' amour; mais je m' empresse de rassembler les indications particulières et précises qui ne laisseront plus aucun doute.

Pour justifier les décisions des nombreuses questions examinées dans son ART D' AIMER, André le chapelain cite les cours d' amour,

Des dames de Gascogne,

D' Ermengarde, vicomtesse de Narbonne,

De la reine Éléonore,

De la comtesse de Champagne,

Et de la comtesse de Flandres.

Les troubadours, et Nostradamus leur historien, parlent des cours établies en Provence; elles se tenaient à Pierrefeu, à Signe, à Romanin, à Avignon: Nostradamus nomme les dames qui jugeaient dans ces cours.

J' ai déja dit que souvent, à la fin des tensons, les troubadours choisissaient les dames ou les grands qui devaient prononcer sur la contestation.

Je parlerai successivement de ces diverses cours et de ces tribunaux particuliers.

La cour des dames de Gascogne n' est citée qu' une seule fois par André le chapelain, sans qu' il indique par qui elle était présidée; mais, ce qui est plus important, il atteste qu' elle était très nombreuse.

“La Cour des dames assemblée en Gascogne prononce avec l' assentiment de toute la cour, etc.” (1: “Dominarum ergo curiâ in Vasconiâ congregatâ de totius curiæ voluntatis assensu perpetuâ fuit constitutione firmatum.”  Fol. 97.) 

La cour d' Ermengarde, vicomtesse de Narbonne, est nommée cinq fois, à l' occasion de cinq jugements que cette princesse avait prononcés sur des questions traitées ensuite par André le chapelain.

Ermengarde fut vicomtesse de Narbonne en 1143; elle mourut en 1194.

Les auteurs de l' Art de vérifier les dates ont rapporté la tradition qui nous apprenait que cette princesse avait présidé des cours d' amour; l' histoire atteste qu' elle protégea honorablement les lettres, et qu' elle accueillit particulièrement les troubadours, parmi lesquels elle accorda une préférence trop intime à Pierre Rogiers; il la célébrait sous le nom mystérieux de Tort n' avetz: un commentateur de Pétrarque, en parlant de ce troubadour, paraissait indiquer qu' Ermengarde tenait une cour d' amour (1); aujourd'hui il ne sera plus permis d' en douter.

(1) André Gesualdo s' exprime ainsi, dans son commentaire sur Le triomphe d' amour de Pétrarque, c. IV; 1754, in-4°:

“L' altro fu pietro Negeri d' Avernie che essendo canonico di Chiaramonte, per farsi dicitore et andare per corti, renonzò il canonicato. Amò M N' Ermengarda valorosa e nobil signora che tenea corte in Nerbona, e da lei, per lo suo leggiadro dire, fu molto amato et honorato; ben che al fine fu de la corte di lei licenciato, perchio che si credeva haverne lui ottenuto l' ultima speranza d' amore.” 

reine Éléonore, cour d' amour, d' Aquitaine, d' épouse de Louis VII, dit LE JEUNE, roi de France; Henri II, roi d' Angleterre

La reine Éléonore, qui présidait une cour d' amour, était Éléonore d' Aquitaine, d' abord épouse de Louis VII, dit LE JEUNE, roi de France, et ensuite de Henri II, roi d' Angleterre.

L' auteur de l' Art d' aimer cite six arrêts prononcés par cette reine.

Si le mariage du roi Robert avec Constance, fille de Guillaume Ier, vers l' an 1000, avait introduit à la cour de France, les manières agréables, les mœurs polies, les usages galants de la France méridionale, il n' est pas moins certain que le mariage d' Éléonore d' Aquitaine avec Louis VII, en 1137, fut une nouvelle occasion de les propager: petite-fille du célèbre Comte de Poitiers, Éléonore d' Aquitaine reçut les hommages des troubadours, les encouragea et les honora. Un des plus célèbres, Bernard de Ventadour, lui consacra ses vers et ses sentiments, et il continua de lui adresser les tributs de ses chants et de son amour lorsqu' elle fut reine d' Angleterre.

La comtesse de Champagne est désignée par l' auteur sous la lettre initiale M. Un des jugements qu' elle a prononcés est à la date de 1174. A cette époque, Marie de France, fille de Louis VII et d' Éléonore d' Aquitaine, était comtesse de Champagne, ayant épousé le comte Henri Ier.

On ne sera pas surpris que la fille de cette reine ait présidé des cours d' amour; le comte de Champagne dut peut-être à Marie son épouse, ce goût des lettres qui le fit distinguer parmi les princes de son siècle; il protégea, de la manière la plus affectueuse, les poëtes, les romanciers, et les appela à sa cour; il mérita le surnom de large ou libéral. 

Ce prince et son épouse eurent un digne successeur dans leur petit-fils, Thibaud, comte de Champagne et roi de Navarre, si connu par ses chansons qui ont tant de ressemblance avec celles des troubadours.

L' auteur rapporte neuf jugements prononcés par la comtesse de Champagne.

Il ne cite que deux arrêts prononcés par la comtesse de Flandres.

Cette princesse n' est point nommée, et l' auteur ne l' a pas désignée par la lettre initiale de son nom, ainsi qu' il avait désigné la comtesse de Champagne.

Parmi les comtesses de Flandres qui ont pu présider des cours d' amour, durant le XIIe siècle, et avant l' époque où a été rédigé l' Art d' Aimer d' André le chapelain, je n' hésite pas à choisir Sibylle, fille de Foulques d' Anjou; en 1134 elle épousa Thierry, comte de Flandres; vraisemblablement elle apporta, des pays situés au-delà de la Loire, les institutions qui y étaient en vigueur, telles que les cours d' amour.

Les détails qui concernent les cours établies en Provence nous ont été transmis par Jean de Nostradamus. 

“Les tensons, dit-il, estoyent disputes d' amours qui se faisoyent entre les chevaliers et dames poëtes entreparlans ensemble de quelque belle et subtille question d' amours, et où ils ne s' en pouvoyent accorder, ils les envoyoyent pour en avoir la diffinition aux dames illustres présidentes, qui tenoyent cour d' amour ouverte et planière à Signe, et à Pierrefeu ou à Romanin, ou à autres, et là-dessus en faisoyent arrests qu' on nommait LOUS ARRESTS D' AMOURS.” (1: Jean de Nostradamus, Vies des plus célèbres et anciens poëtes provençaux, p. 15.)

A l' article de Geoffroi Rudel, il rapporte que le moine des Iles d' Or, dans son catalogue des poëtes provençaux, fait mention d' une tenson entre Giraud et Peyronet, et il ajoute:

“Finalement, voyant que ceste question estoit haulte et difficile, ILZ l' envoyèrent aux dames illustres tenans cour d' amour à Pierrefeu et à Signe, qu' estoit cour planière et ouverte, pleine d' immortelles louanges, aornée de nobles dames et de chevaliers du pays, pour avoir déterminaison d' icelle question.” (1: 

“Les dames qui présidoient à la cour d' amour de ce temps estoyent celles-ci:

Stephanette, dame de Baulx, fille du comte de Provence,

Adalazie, vicomtesse d' Avignon,

Alalete, dame d' Ongle,

Hermyssende, dame d' Urgon,

Mabille, dame d' Yères,

La comtesse de Dye,

Rostangue, dame de Pierrefeu,

Bertrane, dame de Signe,

Jausserande de Claustral.”

Nostradamus, p. 27.) 

Ce qui donne la plus grande autorité aux assertions du moine des Iles d' Or dont Nostradamus copie les expressions, c' est que cette tenson entre Giraud et Peyronet se trouve dans les manuscrits qui nous restent des pièces des troubadours, et qu' effectivement les deux poëtes conviennent des cours de Pierrefeu et de Signe pour décider la question.

Giraud dit: “Je vous vaincrai pourvu que la COUR soit loyale... je transmets ma tenson à Pierrefeu, où la belle tient COUR D' ENSEIGNEMENT.” (2:

Vencerai vos, sol la CORT lial sia...

A Pergafuit tramet mon partiment,

O la bella fai CORT D' ENSEGNAMENT...) 

Et Peyronet répond: “Et moi, de mon côté, je choisis pour juger l' honorable château de Signe.” (1) 

On remarquera que le premier troubadour parle d' abord d' une cour qui doit juger la question en termes qui permettent de croire que les tensons étaient ordinairement soumises à de pareils tribunaux: 

“Je vous vaincrai, dit-il, pourvu que la cour soit loyale.” Et c' est seulement à la fin de la tenson que les deux poëtes conviennent des deux cours qui doivent se réunir pour prononcer.

Dans la vie de Raimond de MiravalNostradamus fait mention d' une autre tenson entre ce troubadour et Bertrand d' Allamanon, qui sollicitèrent aussi la décision des dames de la cour d' amour de Pierrefeu et de Signe. En plusieurs endroits des vies des poëtes provençaux, il parle des cours d' amour et des dames qui les présidaient. (2: Voy. p. 26, 45, 61, 131, 168, 174, etc.) 

(1) E ieu volrai per mi al jugjament

L' onrat castel de Sinha...

Giraud et Peyronet: Peronet d' una.


(Voisin: Le Castellet: Ses habitants sont les Castellans et Castellanes : Catalans et Catalanes)

Cette cour d' amour est appelée la cour d' amour de Pierrefeu et de Signe. Il est vraisemblable qu' elle s' assemblait tantôt dans le château de Pierrefeu, tantôt dans celui de Signe. Ces deux pays sont très voisins l' un de l' autre, et à une distance à-peu-près égale de Toulon et de Brignoles. Un autre troubadour, Rambaud d' Orange, parle de la distance d' Aix à Signe (*: Dans sa pièce: En aital.)

Pierrefeu, cour d' amour

Mossot

Au sujet de Perceval Doria, il dit qu' une question débattue entre lui et Lanfranc Cigalla fut d' abord soumise à la cour de Signe et de Pierrefeu; mais que les deux poëtes, n' étant pas satisfaits de l' arrêt rendu par cette cour, s' adressèrent à la cour d' amour des dames de Romanin.

(1: Et, parmi les dames qui y siégeaient, il nomme:

Phanette des Gantelmes, dame de Romanin,

La marquise de Malespine,

La marquise de Saluces,

Clarette, dame de Baulx,

Laurette de Sainct Laurens,

Cécille Rascasse, dame de Caromb,

Hugonne de Sabran, fille du comte de Forcalquier,

Héleine, dame de Mont-Pahon,

Ysabelle des Borrilhons, dame d' Aix,

Ursyne des Ursières, dame de Montpellier,

Alaette de Meolhon, dame de Curban,

Elys, dame de Meyrarques.

Nostradamus, p. 131.)

Et dans la vie de Bertrand d' Allamanon, il dit: 

“Ce troubadour fut amoureux de Phanette ou Estephanette de Romanin, dame dudict lieu, de la mayson des Gantelmes, qui tenoit de son temps cour d' amour ouverte et planière en son chasteau de Romanin, prez la ville de Sainct Remy en Provence, tante de Laurette d' Avignon, de la mayson de Sado, tant célébrée par le poëte Pétrarque.”

Marcabrus, Marcabru, troubadour

Dans la vie de Marcabrus, il assure que la mère de ce troubadour, “laquelle estoit docte et savante aux bonnes lettres, et la plus fameuse poëte en nostre langue provensalle, et ès autres langues vulgaires, autant qu' on eust peu desirer, tenoit cour d' amour ouverte en Avignon, où se trouvoyent tous les poëtes, gentilshommes, et gentilsfemmes du pays, pour ouyr les diffinitions des questions et tensons d' amours qui y estoyent proposées et envoyées par les seigneurs et dames de toutes les marches et contrées de l' environ.” 

Enfin, à l' article de Laurette et de Phanette, on lit que Laurette de Sade, célébrée par Pétrarque, vivait à Avignon vers l' an 1341, et qu' elle fut instruite par Phanette de Gantelmes sa tante, dame de Romanin; que “toutes deux romansoyent promptement en toute sorte de rithme provensalle, suyvant ce qu' en a escrit le monge des Isles d' Or, (N. E. Véase F. Mistral, Isclo d' Or) les œuvres desquelles rendent ample tesmoignage de leur doctrine;... Il est vray (dict le monge) que Phanette ou Estephanette, comme très excellente en la poésie, avoit une fureur ou inspiration divine, laquelle fureur estoit estimée un vray don de Dieu; elles estoyent accompagnées de plusieurs... dames illustres et généreuses (1) de Provence qui fleurissoyent de ce temps en Avignon, lorsque la cour romaine y résidoit, qui s' adonnoyent à l' estude des lettres tenans cour d' amour ouverte et y deffinissoyent les questions d' amour qui y estoyent proposées et envoyées...

(1) “Jehanne, dame de Baulx,

Huguette de Forcalquier, dame de Trects,

Briande d' Agoult, comtesse de la Lune,

Mabille de Villeneufve, dame de Vence,

Béatrix d' Agoult, dame de Sault,

Ysoarde de Roquefueilh, dame d' Ansoys,

Anne, vicomtesse de Tallard,

Blanche de Flassans, surnommée Blankaflour,

Doulce de Monstiers, dame de Clumane,

Antonette de Cadenet, dame de Lambesc,

Magdalène de Sallon, dame dudict lieu,

Rixende de Puyverd, dame de Trans.”

Nostradamus, p. 217.

Guillen et Pierre Balbz et Loys des Lascaris, comtes de Vintimille, de Tende et de la Brigue, personnages de grand renom, estans venus de ce temps en Avignon visiter Innocent VI du nom, pape, furent ouyr les deffinitions et sentences d' amour prononcées par ces dames; lesquels esmerveillez et ravis de leurs beaultés et savoir furent surpris de leur amour.”

Les preuves diverses et multipliées que j' ai rassemblées ne laisseront plus le moindre doute sur l' existence ancienne et prolongée des cours d' amour.

On les voit exercer leur juridiction, soit au nord, soit au midi de la France, depuis le milieu du douzième siècle, jusques après le quatorzième.

Je dois ne pas omettre un usage qui se rattache à l' existence de ces tribunaux, et qui la confirmerait encore, si de nouvelles preuves pouvaient être nécessaires.

Lorsque les troubadours n' étaient pas à portée d' une cour d' amour, ou lorsqu' ils croyaient rendre un hommage agréable aux dames, en les choisissant pour juger les questions galantes, ils nommaient à la fin des tensons les dames qui devaient prononcer, et qui formaient un tribunal d' arbitrage, une cour d' amour spéciale.

Ainsi dans une tenson entre Prévost et Savari de Mauléon, ces troubadours nomment trois dames pour juger la question agitée: Guillemette de Benaut, Marie de Ventadour, et la dame de Montferrat.

Plusieurs autres tensons donnent les noms de dames arbitres que choisissent les troubadours. (1: Voici les noms de quelques autres dames arbitres qui se trouvent indiqués dans différentes tensons:

Azalais et la dame Conja; tenson de Guillaume de la Tour avec Sordel: Us amicx.

Guillaumine de Toulon et Cécile; tensons de Guionet avec Rambaud: 

En Rambaut.

Béatrix d' Est et Émilie de Ravenne; tenson d' Aimeri de Peguilain et d' Albertet: N Albertetz.

La Comtesse de Savoye; tenson de Guillaume avec Arnaud: Senher Arnaut.

Marie d' Aumale; tenson d' Albertet avec Pierre: Peire dui.)

Assez souvent des chevaliers étaient associés aux dames, pour prononcer sur les questions débattues dans les tensons.

Gaucelm Faidit et Hugues de la Bachélerie soumettent la décision à Marie de Ventadour et au Dauphin. (2: Tenson: N Ugo la Bacalaria.)

Enfin, le jugement des tensons est quelquefois déféré seulement à des seigneurs, à des troubadours, et même à un seul.

Estève et son interlocuteur choisissent les seigneurs Ebles et Jean. (3: Tenson: Dui Cavayer.)

Gaucelm Faidit et Perdigon s' en rapportent au dauphin d' Auvergne seul. (1: Tenson: Perdigons vostre sen.)

Le dauphin d' Auvergne et Perdigon choisissent le troubadour Gaucelm Faidit pour juge. (2: Tenson: Perdigons ses vassalatge.)

Ces juridictions arbitrales, ces tribunaux de convention, m' ont paru se lier étroitement aux tribunaux suprêmes des cours d' amour; j' aurais cru mon travail incomplet, si je n' en avais fait mention.

J' examine maintenant la composition des cours d' amour, et les formes qu' on y observait.

Composition des cours d' amour, formes qu' on y observait.

André le chapelain ne donne aucun détail sur la composition des cours de la reine Éléonore, de la comtesse de Narbonne, et de la comtesse de Flandres.

Mais l' arrêt de la cour des dames de Gascogne, porte:

“La cour des dames, assemblée en Gascogne, a établi, du consentement de TOUTE LA COUR, cette a constitution perpétuelle, etc.” (3: “Dominarum ergo curiâ in Vasconiâ congregatâ, de totius curiæ assensu, perpetuâ fuit constitutione firmatum ut etc.” Fol. 94.)

Ces expressions annoncent que cette cour était composée d' un grand nombre de dames.

Je trouve, au sujet de la cour de la comtesse de Champagne, deux renseignements très précieux. Dans l' arrêt de 1174, elle dit:

“Ce jugement, que nous avons porté avec une extrême prudence, et appuyé de l' avis d' un Très grand nombre de dames.” (1: 

“Hoc ergo nostrum judicium, cum nimiâ moderatione prolatum et aliarum quam plurimarum dominarum consilio roboratum.” Fol. 56.) 

Dans un autre jugement, on lit: “Le chevalier, pour la fraude qui lui avait été faite, dénonça toute cette affaire à la comtesse de Champagne, et demanda humblement que ce délit fût soumis au jugement de la comtesse de Champagne et des autres dames.

La comtesse ayant appelé autour d' elle soixante dames, rendit ce jugement.” (2: miles autem, pro fraude sibi factâ commotus, campaniæ comitissæ totam negotii seriem indicavit, et de ipsius et aliarum judicio dominarum nefas prædictum postulavit humiliter judicari; et ejusdem comitissæ ipse fraudulentus arbitrium collaudavit: comitissa vero, sexagenario sibi accersito numero dominarum, rem tali judicio diffinivit.” Fol. 96.)

Nostradamus nomme un nombre assez considérable de dames qui siégeaient dans les cours de Provence, dix à Signe et à Pierrefeu, douze à Romanin, quatorze à Avignon. (1: Fontanini, Della eloquenza italiana, p. 120, a cru que dans ces vers du 188° sonnet de Pétrarque,

Dodici donne honestamente lasse

Anzi dodici stelle, e 'n mezzo un sole

Vidi in una barchetta, etc.

ce poëte a fait allusion aux dames de la cour d' amour d' Avignon. 

La conjecture de Fontanini n' est fondée que sur le nombre de douze, qui est celui des dames de cette cour nommées par Nostradamus, ainsi qu' on l' a vu page XCV; mais à ces douze dames se joignaient Laure et la dame de Romanin, sa tante. Nostradamus le dit expressément; on doit donc rejeter la conjecture de Fontanini, fondée sur ce nombre de douze.)

André le chapelain rapporte que le code d' amour avait été publié par une cour composée d' un grand nombre de dames et de chevaliers.

Des chevaliers siégeaient par-fois dans les cours d' amour établies à Pierrefeu, Signe, et Avignon.

Un seigneur, auquel s' était adressé Guillaume de Bergedan, prononce de l' avis de son conseil. (2: Guillaume de Bergedan: Amicx Senher.)

Un prince, consulté sur une question contenue dans une tenson, prononce aussi de l' avis de son conseil. (3: Voyez ci-après p. 188.)

Quant à la manière dont on procédait devant ces tribunaux, il paraît que par-fois les parties comparaissaient et plaidaient leurs causes, et que souvent les cours prononçaient sur les questions exposées dans les suppliques, ou débattues dans les tensons.

André le chapelain nous a conservé la supplique qui avait été adressée à la comtesse de Champagne, lorsqu' elle décida cette question: 

“Le véritable amour peut-il exister entre époux?” 

(1: Illustri feminæ ac sapienti M. Campaniæ comitissæ F. mulier et P. comes salutem et gaudia multa.” 

Après avoir exposé la question, ils terminent ainsi leur requête: “Excellentiæ vestræ instantissimè judicium imploramus et animi pleno desideramus affectu, præsenti vobis devotissimè supplicantes affatu, ut hujus negotii pro nobis frequens vos sollicitudo detentet, vestræque prudentiæ justum super hoc procedat arbitrium nullâ temporis dilatione judicium prorogante.” Fol. 55.

On trouve aussi dans son ouvrage, qu' un chevalier ayant dénoncé un coupable à cette cour, celui-ci agréa le tribunal. (2: Fol. 96.)

Il paraît, qu' en certaines circonstances, les cours d' amour faisaient des réglements généraux. On a vu que la cour de Gascogne, du consentement de toutes les dames qui y siégeaient, ordonna que son jugement serait observé comme constitution perpétuelle, et que les dames qui n' y obéiraient pas, encourraient l' inimitié de toute dame honnête. (3: Fol. 97.)

Lorsque le code amoureux, donné par le roi d' amour, fut adopté et promulgué, la cour, composée de dames et de chevaliers, enjoignit à tous les amants de l' observer exactement, sous les peines portées par son arrêt. (1: Fol. 103.).

Il est permis de croire que les jugements déja prononcés par des cours d' amour faisaient jurisprudence; les autres cours s' y conformaient, lorsque les mêmes questions se présentaient de nouveau.

On verra bientôt que la reine Éléonore motive en ces termes un jugement:

“Nous n' osons contredire l' arrêt de la comtesse de Champagne, qui a déja prononcé sur une semblable question; nous approuvons donc (2), etc.” (2) “Huic autem negotio taliter regina respondit: Comitissæ Campaniæ obviare sententiæ non audemus quæ firmo judicio diffinivit non posse inter conjugatos amorem suas extendere vires; ideòque laudamus ut prænarrata mulier pollicitum præstet amorem.”  Fol. 96.

Un exemple remarquable nous apprend que les parties appelaient des jugements des cours d' amour à d' autres tribunaux.

L' ancien biographe des poëtes provençaux rapporte que deux troubadours, Simon Doria, et Lanfranc Cigalla, agitèrent la question: 

“Qui est plus digne d' être aimé, ou celui qui donne libéralement, ou celui qui donne malgré soi, afin de passer pour libéral?”

Elle fut soumise aux dames de la cour d' amour de Pierrefeu et de Signe, et ces deux contendants ayant, l' un et l' autre, été mécontents du jugement, recoururent à la cour souveraine d' amour des dames de Romanin. (1)

En lisant les divers jugements que je rapporterai bientôt, on se convaincra que leur rédaction est conforme à celle des tribunaux judiciaires de l' époque.

Enfin, une circonstance très remarquable, qu' il n' est point permis d' omettre au sujet des arrêts rendus par les différentes cours d' amour, c' est que presque tous ces arrêts contiennent les motifs, dont quelques-uns sont fondés sur les règles du code d' amour.


Matières traitées dans les cours d' amour.


Avant de citer les exemples qui indiqueront suffisamment quelles questions étaient soumises au jugement des cours d' amour, il est indispensable de rapporter les principales dispositions du code amoureux, qui se trouve en entier dans l' ouvrage d' André le chapelain, attendu que ces tribunaux me paraissent s' y être conformés dans leurs décisions.
L' auteur expose de quelle manière le code d' amour fut apporté par un chevalier breton, et publié par la cour des dames et des chevaliers, à l' effet d' être la loi de tous les amants.
Un chevalier breton s' était enfoncé seul dans une forêt, espérant y rencontrer Artus; il trouva bientôt une demoiselle, qui lui dit:
“Je sais ce que vous cherchez; vous ne le trouverez qu' avec mon secours; vous avez requis d' amour une dame bretonne, et elle exige de vous, que vous lui apportiez le célèbre faucon qui repose sur une perche dans la cour d' Artus. Pour obtenir ce faucon, il faut prouver, par le succès d' un combat, que cette dame est plus belle qu' aucune des dames aimées par les chevaliers qui sont dans cette cour.”
Après beaucoup d' aventures romanesques, il trouva le faucon sur une perche d' or, à l' entrée du palais et il s' en saisit; une petite chaîne d' or tenait suspendu à la perche un papier écrit: c' était le code amoureux que le chevalier devait prendre et faire connaître, de la part du roi d' amour, s' il voulait emporter paisiblement le faucon.
Ce code ayant été présenté à la cour, composée d' un grand nombre de dames et de chevaliers, cette cour entière en adopta les règles, et ordonna qu' elles seraient fidèlement observées à perpétuité, sous des peines graves. Toutes les personnes qui avaient été appelées et avaient assisté à cette cour, rapportèrent ce code avec elles, et le firent connaître aux amants, dans les diverses parties du monde. Le code contient trente-un articles; je traduis les plus remarquables:
“Le mariage n' est pas une excuse légitime contre l' amour.
Qui ne sait celer, ne peut aimer.
Personne ne peut avoir à-la-fois deux attachements.
L' amour doit toujours ou augmenter ou diminuer.
Il n' y a pas de saveur aux plaisirs qu' un amant dérobe à l' autre, sans son consentement.
En amour, l' amant qui survit à l' autre est tenu de garder viduité pendant deux ans.
L' amour a coutume de ne pas loger dans la maison de l' avarice.
La facilité de la jouissance en diminue le prix, et la difficulté l' augmente.
Une fois que l' amour diminue, il finit bientôt; rarement il reprend des forces.
Le véritable amant est toujours timide.
Rien n' empêche qu' une femme ne soit aimée de deux hommes, ni qu' un homme ne soit aimé de deux femmes.” (1:
1 Causa conjugii ab amore non est excusatio recta.
2 Qui non celat amare non potest.
3 Nemo duplici potest amore ligari.
4 Semper amorem minui vel crescere constat.
5 Non est sapidum quod amans ab invito sumit amante.
6 Masculus non solet nisi in plenâ pubertate amare.
7 Biennalis viduitas pro amante defuncto superstiti præscribitur amanti.
8 Nemo, sine rationis excessu, suo debet amore privari.
9 Amare nemo potest, nisi qui amoris suasione compellitur.
10 Amor semper ab avaritiæ consuevit domiciliis exulare.
11 Non decet amare quarum pudor est nuptias affectare.
12 Verus amans alterius nisi suæ coamantis ex affectu non cupit amplexus.
13 Amor raro consuevit durare vulgatus.
14 Facilis perceptio contemptibilem reddit amorem, difficilis eum carum facit haberi.
15 Omnis consuevit amans in coamantis aspectu pallescere.
16 In repentinâ coamantis visione, cor tremescit amantis.
17 Novus amor veterem compellit abire.
18 Probitas sola quemcumque dignum facit amore.
19 Si amor minuatur, citò deficit et rarò convalescit.
20 Amorosus semper est timorosus.
21 Ex verâ zelotypiâ affectus semper crescit amandi.
22 De coamante suspicione perceptâ zelus interea et affectus crescit amandi.
23 Minus dormit et edit quem amoris cogitatio vexat.
24 Quilibet amantis actus in coamantis cogitatione finitur.
25 Verus amans nichil beatum credit, nisi quod cogitat amanti placere.
26 Amor nichil posset amori denegare.
27 Amans coamantis solatiis satiari non potest.
28 Modica præsumptio cogit amantem de coamante suspicari sinistra.
29 Non solet amare quem nimia voluptatis abundantia vexat.
30 Verus amans assiduâ, sine intermissione, coamantis imagine detinetur.
31 Unam feminam nichil prohibet a duobus amari et a duabus mulieribus unum.” Fol 103.)

Parmi les jugements dont je donnerai bientôt la notice, on verra que l' une des parties cite l' article qui prescrit à l' amant survivant une viduité de deux ans; on remarquera aussi l' application du principe, que le mariage n' exclut pas l' amour; dans les motifs de l' un de ses jugements, la comtesse de Champagne cite la règle: “Qui ne sait celer ne peut aimer.” Les troubadours parlent quelquefois du Droit d' amour;
Dans le jugement rendu par un seigneur, et que rapporte Guillaume de Bergedan, on trouve ces expressions Selon la coutume d' amour. (1: Segon costum d' amor.
Guillaume de Bergedan: De far un jutjamen.)
J' indiquerai divers jugements rendus par les cours ou tribunaux d' amour. C' est le moyen le plus facile et le plus exact de faire connaître les matières qui y étaient traitées.
Question: “Le véritable amour peut-il exister entre personnes mariées?” (2: “Utrum inter conjugatos amor possit habere locum?
Dicimus enim et stabilito tenore firmamus amorem non posse inter duos jugales suas extendere vires, nam amantes sibi invicem gratis omnia largiuntur, nullius necessitatis ratione cogente; jugales vero mutuis tenentur ex debito voluntatibus obedire et in nullo seipsos sibi ad invicem denegare...
Hoc igitur nostrum judicium, cum nimiâ moderatione prolatum, et aliarum quamplurium dominarum consilio roboratum, pro indubitabili vobis sit ac veritate constanti.
Ab anno M. C. LXXIV, tertio kalend. maii, indictione VII.” Fol. 56.)
Jugement de la comtesse de Champagne: “Nous disons et assurons, par la teneur des présentes, que l' amour ne peut étendre ses droits sur deux personnes mariées. En effet, les amants s' accordent tout, mutuellement et gratuitement, sans être contraints par aucun motif de nécessité, tan dis que les époux sont tenus par devoir de subir réciproquement leurs volontés, et de ne se refuser rien les uns aux autres. (1).
Que ce jugement, que nous avons rendu avec une extrême prudence, et d' après l' avis d' un grand nombre d' autres dames, soit pour vous d' une vérité constante et irréfragable. Ainsi jugé, l' an 1174, le 3e jour des kalendes de mai, indiction VIIe.”
Question: “Est-ce entre amants ou entre époux qu' existent la plus grande affection, le plus vif attachement?”
Jugement d' Ermengarde, vicomtesse de Narbonne:
“L' attachement des époux, et la tendre affection des amants, sont des sentiments de nature et de mœurs tout-à-fait différentes. Il ne peut donc être établi une juste comparaison, entre des objets qui n' ont pas entre eux de ressemblance et de rapport.” (2)
(1) Ce jugement est conforme à la première règle du code d' amour: “Causa conjugii non est ab amore excusatio recta.”
(2) Quidam ergo ab eâdem dominâ postulavit ut ei faceret manifestum ubi major sit dilectionis affectus, an inter amantes, an inter conjugatos? cui eadem domina philosophicâ consideratione respondit. Ait enim: maritalis affectus et coamantium vera dilectio penitus judicantur esse diversa; et ex moribus omnino differentibus suam sumunt originem; et ideò inventio ipsius sermonis æquivoca actus comparationis excludit, et sub diversis facit eam speciebus adjungi. Cessat enim collatio comparandi, per magis et minus, inter res equivocè sumptas, si ad actionem cujus respectu dicuntur æquivoca comparatio referatur.”
Fol. 94.

Question: “Une demoiselle, attachée à un chevalier, par un amour convenable, s' est ensuite mariée avec un autre; est-elle en droit de repousser son ancien amant, et de lui refuser ses bontés accoutumées?”
Jugement d' Ermengarde, vicomtesse de Narbonne:
“La survenance du lien marital n' exclut pas de droit le premier attachement, à moins que la dame ne renonce entièrement à l' amour, et ne déclare y renoncer à jamais.”
(1: “Cum domina quædam, sive puella, idoneo satis copularetur amori, honorabili post modum conjugio sociata, suum coamantem subterfugit amare, et solita sibi penitus solatia negat.
Sed hujus mulieris improbitas Mingardæ Nerbonensis dominæ taliter dictis arguitur: Nova superveniens fœderatio maritalis rectè priorem non excludit amorem, nisi fortè mulier omni penitus desinat amori vacare et ulterius amare nullatenùs disponat.” Fol. 94.)

Question: “Un chevalier était épris d' une dame qui avait déja un engagement; mais elle lui promit ses bontés, s' il arrivait jamais qu' elle fût privée de l' amour de son amant. Peu de temps après, la dame et son amant se marièrent. Le chevalier requit d' amour la nouvelle épouse; celle-ci résista, prétendant qu' elle n' était pas privée de l' amour de son amant.”
Jugement. Cette affaire ayant été portée devant la reine Éléonore, elle répondit: “Nous n' osons contredire l' arrêt de la comtesse de Champagne, qui, par un jugement solennel, a prononcé que le véritable amour ne peut exister entre époux. Nous approuvons donc que la dame susnommée accorde l' amour qu' elle a promis.”
(1: Dum miles quidam mulieris cujusdam ligaretur amore, quæ amori alterius erat obligata, taliter ab eâ spem est consecutus amoris, quod si quando contingeret eam sui coamantis amore frustrari, tunc præfato militi sine dubio suum largiretur amorem. Post modici autem temporis lapsum, mulier jam dicta in uxorem se præbuit amatori. Miles verò præfatus spei sibi largitæ fructum postulat exhiberi. Mulier autem penitus contradicit asserens se sui coamantis non esse amore frustratam. Huic autem negotio regina respondit: Comitissæ Campaniæ obviare sententiæ non audemus, quæ firmo judicio diffinivit non posse inter conjugatos amorem suas extendere vires, ideòque laudamus ut prænarrata mulier pollicitum præstet amorem.” Fol. 96.)

Question: “Une dame, jadis mariée, est aujourd'hui séparée de son époux, par l' effet du divorce. Celui qui avait été son époux lui demande avec instance son amour.”
Jugement. La vicomtesse de Narbonne prononce:
“L' amour entre ceux qui ont été unis par le lien conjugal, s' ils sont ensuite séparés, de quelque manière que ce soit, n' est pas réputé coupable; il est même honnête.” (1: “Mulierem quamdam quæ primo fuerat uxor et nunc a viro manet, divortio interveniente, disjuncta; qui maritus fuerat ad suum instanter invitat amorem. Cui domina præfata respondit: Si aliqui fuerint qualicumque nuptiali fœdere copulati et post modum quocumque modo reperiantur esse divisi, inter eos haud nefandum at verecundum judicamus amorem.” Fol. 94.)

Question: “Une dame avait imposé à son amant la condition expresse de ne la jamais louer en public. Un jour il se trouva dans une compagnie de dames et de chevaliers, où l' on parla mal de sa belle; d' abord il se contint, mais enfin il ne put résister au desir de venger l' honneur, et de défendre la renommée de son amante. Celle-ci prétend qu' il a justement perdu ses bonnes graces, pour avoir contrevenu à la condition qui lui avait été imposée.”
Jugement de la comtesse de Champagne: “La dame a été trop sévère en ses commandements; la condition exigée était illicite; on ne peut faire un reproche à l' amant qui cède à la nécessité de repousser les traits de la calomnie, lancés contre sa dame.” (2: Illi mulier incontinenti mandavit ut ulterius pro suo non laboraret amore, nec de eâ inter aliquos auderet laudes referre... Sed cum die quâdam præfatus amator in quarumdam dominarum cum aliis militibus resideret aspectu, suos audiebat commilitones de suâ dominâ turpia valdè loquentes... qui cum graviter primitus sustineret in animo amator, et eos in prædictæ dominæ famæ detrahendo diutius cerneret immorari, in sermonis increpatione asperè contrà eos invehitur; et eos viriliter cœpit de maledictis arguere et suæ dominæ deffendere famam. Cum istud autem prefatæ dominæ devenisset ad aures, eum suo dicit penitus amore privandum, quia, ejus insistendo laudibus, contra ejus mandata venisset. Hunc autem articulum Campaniæ comitissa suo taliter judicio explicavit... Talis domina nimis fuit in suo mandato severa... Cum eum sibi sponsione ligavit... Nec enim in aliquo dictus peccavit amator, si suæ dominæ blasphematores justâ correctione sit coactus arguere... Injustè videtur mulier tali eum ligasse mandato.” Fol. 92.

Question: “Un amant heureux avait demandé à sa dame la permission de porter ses hommages à une autre; il y fut autorisé, et il cessa d' avoir pour son ancienne amie les empressements accoutumés. Après un mois, il revint à elle, protestant qu' il n' avait ni pris, ni voulu prendre aucune liberté avec l' autre, et qu' il avait seulement desiré de mettre à l' épreuve la constance de son amie. Celle-ci le priva de son amour, sur le motif qu' il s' en était rendu indigne, en sollicitant et en acceptant cette permission.”
Jugement de la reine Éléonore: “Telle est la nature de l' amour! Souvent des amants feignent de souhaiter d' autres engagements, afin de s' assurer toujours plus de la fidélité et de la constance de la personne aimée. C' est offenser les droits des amants que de refuser, sous un pareil prétexte, ou ses embrassements, ou sa tendresse, à moins qu' on n' ait acquis d' ailleurs la certitude qu' un amant a manqué à ses devoirs et violé la foi promise. (1: Quidam alius cum optimi amoris frueretur amplexu, a suo petiit amore licentiam, ut alterius mulieris sibi liceat potiri amplexibus; qui, tali acceptâ licentiâ, recessit, et diutius quam consueverat, à prioris dominæ cessavit solatiis; post verò mensem elapsum, ad priorem dominam rediit amator, dicens se nulla cum aliâ dominâ solatia præsumpsisse nec sumere voluisse, sed suæ coamantis voluisse probare constantiam. Mulier autem eum quasi indignum a suo repellit amore, dicens ad amoris sufficere privationem talis postulata licentia et impetrata.
Huic autem mulieri reginæ Alinoriæ videtur obviare sententiam, quæ super hoc negotio sic respondit; ait enim: Ex amoris quippe cognoscimus procedere naturâ ut falsâ coamantes sæpè simulatione confingant se amplexus exoptare novitios, quò magis valeant fidem et constantiam percipere coamantis; ipsius ergo naturam offendit amoris qui suo coamanti propter hoc retardat amplexus, vel eum recusat amare, nisi evidenter agnoverit fidem præceptam sibi a coamante confractam.”
Fol. 92.)

Question: “L' amant d' une dame était parti depuis long-temps pour une expédition outre mer; elle ne se flattait plus de son prochain retour, et même on en désespérait généralement: c' est pourquoi elle chercha à faire un nouvel amant. Un secrétaire de l' absent mit opposition, et accusa la dame d' être infidèle. Les moyens de la dame furent ainsi proposés: puisque après deux ans, depuis qu' elle est veuve de son amant, la femme est quitte de son premier amour, et peut céder à un nouvel attachement (1), à plus forte raison a-t-elle, après longues années, le droit de remplacer un amant absent, qui, par aucun écrit, par aucun message, n' a consolé, n' a réjoui sa dame, sur-tout lorsque les occasions ont été faciles et fréquentes.”
(1) On trouve dans le code amoureux cette règle: “Biennalis viduitas pro amante defuncto superstiti præscribitur amanti.”
Cette affaire donna lieu à de longs débats de part (d' un) et d' autre, et elle fut soumise à la cour de la comtesse de Champagne.
Jugement: “Une dame n' est pas en droit de renoncer à son amant, sous le prétexte de sa longue absence, à moins qu' elle n' ait la preuve certaine que lui-même a violé sa foi, et a manqué à ses devoirs; mais ce n' est pas un motif légitime que l' absence de l' amant par nécessité, et pour une cause honorable. Rien ne doit plus flatter une dame que d' apprendre des lieux les plus éloignés que son amant acquiert de la gloire, et est considéré dans les assemblées des grands. La circonstance qu' il n' a envoyé ni lettre ni message, peut s' expliquer comme l' effet d' une extrême prudence; il n' aura pas voulu confier son secret à un étranger, ou il aura craint que, s' il envoyait des lettres, sans mettre le messager dans la confidence, les mystères de l' amour ne fussent facilement révélés, soit par l' infidélité du messager, soit par l' évènement de sa mort dans le cours même du voyage.” (1:
“Quædam domina, cum ejus amator in ultrà marinâ diutius expeditione maneret, nec de ipsius propinquâ reditione confideret, sed quasi ab omnibus ejus desperaretur adventus, alterum sibi quærit amantem. Quidam verò secretarius prioris amantis nimium condolens de mulieris fide subversâ, novum sibi contradicit amorem. Cujus mulier nolens assentire consilio, tali se deffensione tuetur. Ait nam: Si feminæ quæ morte viduatur amantis, licuit post biennii metas amare, multo magis eidem mulieri licere, quæ vivo viduatur amante et quæ nullius nuncii vel scripturæ ab amante transmissæ potuit à longo tempore visitatione gaudere, maximè ubi non deerat copia nunciorum.
Cum super hoc ergo negotio longâ esset utrinque assertatione certatum, in arbitrio Campaniæ comitissæ conveniunt, quæ hoc quidem certamen tali judicio diffinivit:
Non rectè agit amatrix, si, pro amantis absentiâ longâ, suum derelinquat amantem, nisi penitus ipsum in suo defecisse amore vel amantium fregisse fidem manifestè cognoscat. Quando scilicet amator abest necessitate cogente, vel quando est ejus absentia ex caussâ dignissimâ laudis. Nichil enim majus gaudium in amatricis debet animo concitare quam si à remotis partibus laudes de coamante percipiat vel si ipsum in honorabilibus magnatum cœtibus laudabiliter immorari cognoscat. Nam quod litterarum vel nunciorum visitatione abstinuisse narratur, magnæ sibi potest prudentiæ reputari, cum nulli extraneo ei liceat hoc aperire secretum. Nam si litteras emisisset quarum tenor esset portatori celatus, nuntii tamen pravitate, vel, eodem in itinere, mortis eventu sublato, facilè possent amoris arcana diffundi.” Fol. 95.)

Question: “Un chevalier requérait d' amour une dame dont il ne pouvait vaincre les refus. Il envoya quelques présents honnêtes que la dame accepta avec autant de bonne grace que d' empressement; cependant elle ne diminua rien de sa sévérité accoutumée envers le chevalier, qui se plaignit d' avoir été trompé par un faux espoir que la dame lui avait donné, en acceptant les présents.”
Jugement de la reine Éléonore:
“Il faut, ou qu' une femme refuse les dons qu' on lui offre, dans les vues d' amour, ou qu' elle compense ces présents, ou qu' elle supporte patiemment d' être mise dans le rang des vénales courtisannes.” (1: Miles quidam dum cujusdam dominæ postularet amorem, et ipsum domina penitùs renueret amare, miles donaria quædam satis decentia contulit, et oblata mulier alacri vultu et avidâ mente suscepit. Post modum verò in amore nullatenus mansuescit; sed peremptoriâ sibi negatione respondet. Conqueritur miles quasi mulier amore congruentia suscipiendo munuscula spem sibi dedisset amoris, quam ei sine causâ conatur aufferre.
Hiis autem taliter regina respondit: Aut mulier munuscula intuitu amoris oblata recuset, aut suscepta munera compenset amoris, aut meretricum patienter sustineat cœtibus aggregari.” Fol. 97.)

Question: “Un amant, déja lié par un attachement convenable, requit d' amour une dame, comme s' il n' eût pas promis sa foi à une autre; il fut heureux; dégoûté de son bonheur, il revint à sa première amante, et chercha querelle à la seconde. Comment cet infidèle doit-il être puni?
Jugement de la comtesse de Flandres:
“Ce méchant doit être privé des bontés des deux dames; aucune femme honnête ne peut plus lui accorder de l' amour.” (1: Quidam, satis idoneo copulatus amori, alterius dominæ instantissimè petit amorem, quasi alterius mulieris cujuslibet destitutus amore, qui etiam sui juxtà desideria cordis plenariè consequitur quod multâ sermonis instantiâ postulabat; hinc autem, fructu laboris assumpto, prioris dominæ requirit amplexus, et secundæ tergiversatur amanti.
Quæ ergo super hoc viro nefando procedet vindicta?
In hâc quidem re comitissæ Flandrensis emanavit sententia talis:
Vir iste, qui tantâ fuit fraudis machinatione versatus, utriusque meretur amore privari, et nullius probæ feminæ debet ulterius amore gaudere.”
Fol. 94.)

Question: “Un chevalier aimait une dame, et comme il n' avait pas souvent l' occasion de lui parler, il convint avec elle que, par l' entremise d' un secrétaire, ils se communiqueraient leurs voeux; ce moyen leur procurait l' avantage de pouvoir toujours aimer avec mystère. Mais le secrétaire, manquant aux devoirs de la confiance, ne parla plus que pour lui-même; il fut écouté favorablement. Le chevalier dénonça cette affaire à la comtesse de Champagne, et demanda humblement que ce délit fût jugé par elle et par les autres dames; l' accusé lui-même agréa le tribunal.”
La comtesse, ayant convoqué auprès d' elle soixante dames, prononça ce jugement:
“Que cet amant fourbe, qui a rencontré une femme digne de lui, jouisse, s' il le veut, de plaisirs si mal acquis, puisqu' elle n' a pas eu honte de consentir à un tel crime; mais que tous les deux soient, à perpétuité, exclus de l' amour de toute autre personne; que ni l' un, ni l' autre, ne soient désormais appelés à des assemblées de dames, à des cours de chevaliers, parce que l' amant a violé la foi de la chevalerie, et que la dame a violé les principes de la pudeur féminine, lorsqu' elle s' est abaissée jusqu' à l' amour d' un secrétaire.” (1:
Miles quidam, dum pro cujusdam dominæ laboraret amore, et ei non esset penitus oportunitas copiosa loquendi, secretarium sibi quemdam in hoc facto, de consensu mulieris adhibuit, quo mediante, uterque alterius vicissim facilius valeat agnoscere voluntatem, et sua ei secretius indicare et per quem etiam amor occultius inter eos possit perpetuò gubernari. Qui secretarius, officio legationis assumpto, sociali fide confractâ, amantis sibi nomen assumpsit, ac pro se ipso tantum cœpit esse sollicitus. Cujus præfata domina cœpit inurbanè fraudibus assentire, sic tandem cum ipso complevit amorem et ejus universa vota peregit. Miles autem, pro fraude sibi factâ commotus, Campaniæ comitissæ totam negotii seriem indicavit, et dùm ipsius et aliarum dominarum nefas prædictum postulavit humiliter judicari, et ejusdem comitissæ ipse fraudulentus arbitrium collaudavit. Comitissa verò, sexagenario sibi accersito numero dominarum, rem tali judicio diffinivit:
Amator iste dolosus, qui suis meritis dignam reperit mulierem, quæ tanto non erubuit facinori assentire, male acquisito fruatur amplexu, si placet, et ipsa tali dignè fruatur amico; uterque tamen in perpetuum, a cujuslibet alterius personæ maneat segregatus amore, et neuter eorum ad dominarum cœtus vel militum curias ulterius convocetur, quia et ipse contra militaris ordinis fidem commisit, et illa turpiter, et contra dominarum pudorem, in secretarii consensit amorem.” Fol. 96.

Question: “Un chevalier divulgue honteusement des secrets et des intimités d' amour. Tous ceux qui composent la milice d' amour demandent souvent que de pareils délits soient vengés, de peur que l' impunité ne rende l' exemple contagieux.”
Jugement. La décision unanime de toute la cour des dames de Gascogne, établit en constitution perpétuelle: “Le coupable sera désormais frustré de toute espérance d' amour; il sera méprisé et méprisable dans toute cour de dames et de chevaliers; et si quelque dame a l' audace de violer ce statut, qu' elle encoure à jamais l' inimitié de toute honnête femme.” (1: “Secretarius quidam intima turpiter et secreta vulgavit amoris. Cujus excessus omnes in castris militantes amoris postulant severissimè vindicari, ne tantæ prævaricationes vel proditoris exemplum, impunitatis indè sumptâ occasione, valeat in alios derivari. Dominarum ergo in Vasconiâ congregatâ de totius curiæ voluntatis assensu perpetuâ fuit constitutione firmatum, ut ulterius omni amoris spe frustratus existat, et in omni dominarum sive militum curiâ contumeliosus cunctis ac contemptibilis perseveret. Si verò aliqua mulier dominarum fuerit ausa temerare statuta, suum ei puta largiendo amorem, eidem semper maneat obnoxiæ pœnæ et omni probe feminæ maneat exinde penitus inimica.” Fol. 97.)

Il me reste à indiquer des jugements rendus par les cours d' amour établies en Provence, et par les arbitres dont les troubadours convenaient dans leurs tensons.
L' historien des poëtes provençaux fait mention de diverses questions soumises aux cours de Provence.
Dans une tenson qui se trouve dans nos manuscrits, Giraud et Peyronet discutent la question: “Laquelle est plus aimée, ou la dame présente, ou la dame absente? Qui induit le plus à aimer, ou les yeux, ou le cœur?” (1: Nostradamus, p. 26.)
Cette question fut soumise à la décision de la cour d' amour de Pierrefeu et de Signe, mais l' historien ne rapporte pas quelle fut la décision.
Il parle d' une tenson entre Raimond de Miraval et Bertrand d' Allamanon sur ce sujet: “Quelle des nations est la plus noble et la plus excellente, ou la provensale, ou la lombarde?”
“Ceste question fut envoyée aux dames de la cour d' amour résidents à Pierrefeu et à Signe, dit l' historien (2: Nostradamus, p. 61.), pour en avoir la diffinition, par arrest de laquelle, la gloire fut attribuée aux poëtes provensaux, comme obtenans le premier lieu entre toutes les langues vulgaires.” (N. E. Ya sabrán los lectores que el catalán siempre fue esta misma lengua, pese al maquillaje del IEC.)
J' ai déja dit que la question, élevée dans une tenson entre Simon Doria et Lanfranc Cigalla, “Qui est plus digne d' être aimé, ou celui qui donne libéralement, ou celui qui donne malgré soi, afin de passer pour libéral?” ayant été soumise par les deux troubadours à la même cour, ils ne furent pas satisfaits du jugement, et ils recoururent à la cour souveraine de Romanin. (1: Nostradamus, p. 131.)
Voilà encore un jugement dont nous ignorons le contenu, mais de l' existence duquel il n' est pas permis de douter.
On trouve dans les manuscrits des troubadours un jugement qui mérite d' être cité.
Un seigneur, qui n' est pas nommé, est prié par le troubadour Guillaume de Bergedan, de prononcer sur un différend qu' il a avec son amante, l' un et l' autre s' en remettant à sa décision.
Le troubadour a aimé la demoiselle alors qu' elle était encore dans sa plus tendre enfance; dès qu' elle a été plus avancée en âge, il a déclaré son amour, et elle a promis de lui accorder un baiser, quand il viendrait la voir. Cependant elle refuse d' exécuter cette promesse, sous le prétexte qu' à l' âge où elle l' a faite, elle en ignorait la conséquence.
Le seigneur, embarrassé de décider selon le droit d' amour, récapitule les raisons des parties, et, après avoir pris conseil, décide que la dame sera à la merci du troubadour, qui prendra un baiser, et lui en fera de suite la restitution.” (2: Guillaume de Bergedan: De far un jutjamen.)
Je crois avoir démontré d' une manière incontestable l' existence des cours d' amour (3), tant au midi qu' au nord de la France, depuis le milieu du douzième siècle, jusque après le quatorzième.
(3) Dans ces recherches sur les cours d' amour, je n' ai pas eu le dessein de parler des temps postérieurs aux troubadours, ni des pays étrangers où l' on a trouvé de pareilles institutions, ou des institutions qui y avaient rapport.
Dans les provinces du nord de la France, et pendant le quatorzième siècle, Lille en Flandres, Tournay, avaient l' une et l' autre leur prince d' amour. (a)
Sous Charles VI il a existé à la cour de France une court amoureuse.
(b)
L' ouvrage de Martial d' Auvergne, composé dans le quinzième siècle, et intitulé Arrests d' amours, est de pure imagination, mais il sert du moins à prouver que l' on conservait encore la tradition des cours d' amour. (c)
Au midi de la France, l' institution d' un prince d' amour (d) et du lieutenant de ce prince par le roi Réné, dans la fameuse procession de la Fête-Dieu d' Aix, n' annonce-t-elle pas l' intention de rappeler les usages et les traditions des cours d' amour?

(a) Histoire de l' Académie des inscriptions et belles-lettres, t. 7, p. 290.
(b) Le manuscrit n° 626 du sup. de la bibliothèque du roi contient les noms et les armoiries des seigneurs qui composaient cette cour, organisée d' après le mode des tribunaux du temps; on y distingue:
Des auditeurs,
Des maîtres de requête,
Des conseillers,
Des substituts du procureur-général,
Des secrétaires, etc. etc.
Mais les femmes n' y siégeaient pas.
(c) Dans ce parlement d' amour décrit par Martial d' Auvergne, après le président et les conseillers, siégeaient les dames.
Après y avait les déesses,
En moult grand triumphe et honneur,
Toutes légistes et clergesses,
Qui sçavoyent le décret par cœur.
Toutes estoyent vestues de verd, etc.
Arresta Amorum, P. 22.
(d) Ce prince d' amour était élu chaque année et pris dans l' ordre de la noblesse, il choisissait ses officiers; le lieutenant était nommé par les consuls d' Aix, et pris dans l' ordre des avocats ou dans la haute bourgeoisie. Le corps de la noblesse payait la dépense considérable qu' occasionnait la marche du prince d' amour; cette charge fut supprimée par un édit du 28 juin 1668, motivé sur la trop grande dépense. Depuis lors et jusqu' en 1791, le lieutenant du prince d' amour a marché seul avec ses officiers, etc.
Le prince d' amour, et après lui son lieutenant, imposaient une amende nommée Pelote à tout cavalier qui faisait aux demoiselles du pays l' affront d' épouser une étrangère, et à toute demoiselle qui, en épousant un cavalier étranger, semblait annoncer que ceux du pays n' étaient pas dignes d' elle. Des arrêts du parlement d' Aix avaient maintenu le droit de pelote. Gregoire: Explication des cérémonies de la Fête-Dieu, p. 52.

Mais, quelle était l' autorité de ces tribunaux? Quels étaient leurs moyens coërcitifs?
Je répondrai: l' opinion; cette autorité si redoutable par-tout où elle existe; l' opinion, qui ne permettait pas à un chevalier de vivre heureux dans son château, au milieu de sa famille, quand les autres partaient pour des expéditions outre mer; l' opinion, qui depuis a forcé à payer, comme sacrée, la dette du jeu, tandis que les créanciers qui avaient fourni des aliments à la famille, étaient éconduits sans pudeur; l' opinion, qui ne permet pas de refuser un duel, que la loi menace de punir comme un crime; enfin l' opinion, devant laquelle les tyrans eux-mêmes sont contraints de reculer.
La circonstance que ces cours d' amour n' exerçaient qu' une autorité d' opinion, est un caractère de plus qu' il était convenable d' indiquer, et qui assure à cette institution un rang distingué dans l' histoire des usages et des mœurs du moyen âge.

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Poeme sur Boece - texte du manuscrit

miércoles, 22 de noviembre de 2023

Roman de Flamenca

Nouveau choix des poésies originales des troubadours.


Roman de Flamenca. (1: On ne connaît de ce roman qu'un seul manuscrit, où manquent le commencement et la fin et quelques feuillets de l' intérieur.)

Archambaud, comte de Bourbon-les-Bains, a adressé un message à Gui, comte de Nemours, pour lui demander en mariage sa fille Flamenca.

Nemours

La narration commence au moment où le comte de Nemours, consultant ses confidents sur ce message, leur expose son embarras: il désire depuis long-temps qu'une alliance l' unisse à Archambaud, mais un roi lui demande également sa fille. Doit-il sacrifier ses affections à sa vanité? il s' exprime à ce sujet en des termes dictés par un sentiment paternel:

Mais voil que sia castellana,

E qu' ieu la veia la semana

O 'l mes o l' an una vegada,

Que si fos reina coronada,

Per tal que non la vis jamais.


J' aime mieux qu' elle soit châtelainepourvu que je la voie une fois la semaine ou le mois ou l' an, que si elle était reine couronnée, de telle sorte que je ne la visse jamais.

(N. E. châtelaine, castellana, catalana.)

Ses conseillers le fortifient dans ces dispositions en lui faisant l' éloge d' Archambaud: il n' est au monde meilleur chevalier, sa valeur est égale à sa franchise. D'ailleurs ils font valoir une raison politique:

Mais vos faria de socors

En Archimbautz, s' ops vos avia, 

Qu'el reis Esclaus ni 'l reis d' Ongria.

Le seigneur Archambaud vous donnerait plus de secours, si besoin vous était, que le roi Esclavon et le roi de Hongrie.

La comtesse de Nemours, aussi consultée par son époux, ne consent point à se séparer d' une fille qui est l' objet de sa tendre affection. Dès lors plus d' hésitation: Robert, messager d' Archambaud, son seigneur, lui rapporte une réponse favorable.

Archambaud se dispose à faire sa visite au comte de Nemours et à sa fille: il donne ses ordres à cet effet:

"Cent cavallier serem, ses plus,

Quatr' escudiers aura chascuns;

Nos tuit portarem un seinal;

E 'ls escudiers seran egal

E de vestirs e de joven,

De bos aips e d' esenhamen;

Armatz de fer et entreseinz,

Sellas et escutz de nou teinz 

D' un semblan e d' una color

Portarem tut, e l' auriflor.” 

Zo era sa captal senhera 

Qu' als torneis anava premiera.

(N. E. Aur i flor, oro y flor → llama : Oriflama, etc)


"Nous serons, sans plus, cent chevaliers;

chacun aura quatre écuyers;

nous porterons tous même marque,

et les écuyers seront pareils

et d' habillements et de grâce,

de bonnes qualités et de politesse;

armés de fer et enseignes,

nous aurons tous selles et écus teints à neuf,

de même forme et de même couleur,

(porterons tous) et l' oriflamme.”

C' était sa bannière principale

qui, aux tournois, passait la première.


Le comte de Nemours, averti de la prochaine arrivée d' Archambaud, se prépare à le recevoir honorablement, et parle ainsi à son fils:

“… Coven faire gran cort; 

Terme n' avem petit et cort:

Qu' En Archimbautz dis que venra,

Ja XV jorns non tarzara.” 


“Il convient de tenir grande cour;

nous avons à cet effet terme petit et prochain:

puisque le seigneur Archambaud dit qu' il viendra, 

déjà il ne tardera pas quinze jours.”


Le fils lui répond:


“... No us esmagues,

Bel sener paire, pro aures;

Assaz podes donar e metre;

Ja nulla ren no us cal prometre.

Assaz aves argent et aur; 

Eu vi l' autre jorn lo thesaur:

De V anz en sa, es cregutz

Tant que ja non er despendutz...: 

Aici coven tal cort fassam

Que non fos tals de sai Adam.

"Trastotz nostres amix mandatz,

Et als enemix perdonatz.

Non sai d' aisi en Alamainha

Negun baron que ja i remainha,

Qu' a cesta cort non venga tost,

Plus volontiers no fari' en ost.” 

- "Bels fils, per Dieu, no t sia pena;

Tu o fai tot et tu o mena.

Eu vol que sias pros e larcs;

Qui t quer C sols, dona X marcs;

Qui t'en quer V dona l' en X:

Aisi poiras montar en pres.”

- “Senher, letras fassam e breus,

Messages mandem bons e leus,

Qu' a cesta cort vengan ades

Cil que son de luein e de pres ...” 


"Ne vous inquiétez pas, beau seigneur père, vous aurez suffisamment; 

vous pouvez donner et dépenser beaucoup; il ne vous faut emprunter aucune chose. Vous avez beaucoup d' argent et d' or; je vis votre trésor l' autre jour: 

depuis cinq ans en çà, il s' est tant accru qu' il ne sera jamais dépensé … Ainsi il convient que nous tenions une cour telle qu' il n' en fut pareille depuis Adam.

“Mandez tous nos amis, et réconciliez-vous avec les ennemis. Je ne sais d' ici en Allemagne aucun baron qui y reste, qui ne vienne aussitôt à cette cour plus volontiers qu' il ne ferait à l' armée.”

- “Beau fils, au nom de Dieu, que cela ne soit une peine pour toi; fais et dirige tout. Je veux que tu sois preux et généreux; si l' on te demande cent sols, donne dix marcs; qui t' en demande cinq, donne-lui-en dix: ainsi tu pourras monter en mérite.”

- "Seigneur, faisons lettres et brefs, mandons messagers bons et lestes, afin que ceux qui sont de près et de loin viennent de suite à cette cour.” 


Cinq messagers sont envoyés de différents côtés.


Ans Archimbautz ges non retenc;

Tres jorns avant lo terme venc:

Gen fon acullitz et onratz,

Et pros e bels senher clamatz.


Mais Archambaud ne tarda point; il arriva trois jours avant le terme: il fut agréablement accueilli et honoré, et proclamé preux et beau seigneur.

A l' aspect de Flamenca, il éprouve la passion la plus vive; il désire ardemment de l' épouser.

La cour plénière s' assemble le lendemain de la Pentecôte.


Tut li ric home, per ufana,

De VIII jornadas enviro

I vengron, cascuns per tenzo. 


Tous les hommes puissants de huit journées d' alentour y vinrent, par ostentation, chacun à l' envi.

Il s' y trouva un grand nombre de comtes, comtors, seigneurs et vavasseurs.


Per miei la bela pradaria,

Cascun perpren albergaria: 

Assaz i ac tendas e traps,

Et alcubas de divers draps,

E paballos de manta guiza,

Que non temon pluia ni biza;

De cruecs, de blancs e de vermeilz, 

N' i ac plus de V cens pareils ...

De juglars i ot tan gran rota … , etc.

(N. E. cruecs lo traduce Raynouard como bleus. Yo creo que son grocs : amarillos.)

Chacun établit sa demeure parmi la belle prairie; il y eut beaucoup de tentes et de baraques, et de logis de diverses étoffes et de pavillons de mainte façon, qui ne craignent ni pluie ni bise; de bleus, de blancs et de vermeils, il y en eut plus de cinq cents pareils... Il y eut si grande troupe de jongleurs..., etc.

A l' occasion de cette magnificence momentanée, le troubadour s' abandonne à des réflexions, et finit par des plaintes contre le peu de bonne foi de son siècle. 

Non es oi res mais fins baratz;

Car si conseil neis demandatz,

Non trobares qui ja 'l vos don,

Si non i conois lo sieu pron,

O 'l pron que es de son amic,

O 'l dan qu' es de son enemic ... 

Il n' est aujourd'hui autre chose que pure tromperie; car même si vous demandez conseil, vous ne trouverez jamais qui vous le donne, s' il n' y connaît son profit, ou un profit qui est pour son ami, ou un dommage qui est pour son ennemi.

Il retourne à son sujet, et dit que le comte de Nemours présenta Archambaud à sa fille.


No fes semblan que fos dolenta;

Mas un pauc estet vergonosa.


Elle ne fit pas semblant d' être chagrine; 

mais elle fut un peu honteuse.


Après quelques mots de politesse, Flamenca dit à son père en souriant: 


… "Senher, ben faitz parer

Que m tengas en vostre poder,

Qu' aissi m donas leugeramen; 

Mas, pos vos platz, ieu i consen.”

D' aicest consen tan gran joi ac

En Archimbautz, e tan li plac,

No s pot tener que no il preses

La ma e non la l' estreisses... 


Sinc evesque e X abbat

Foron vestit et adobat,

Qu' els atendon dins lo mostier ...

Tantost con fon dicha la messa,

Tuit van jugar a taula messa,

Et anc negus no i perdet,

Car ben aparellat trobet

Tot so que fon obs al manjar...

Car hanc homs ni ac fraitura

De ren que saupes cor pensar, (N. E. cor parece “eor”)

Que boca deia desirar.

En Archimbaut e 'l coms serviron;

Mais l' ueil d' En Archimbaut si viron

Soen e lai on son cors era.

Per so vol cascuns se levera,

Avant mieg manjar, de la taula.


Li juglar comensan lur faula;

Son estrumen mena et toca

L' us, e l' autres canta de boca.


"Seigneur, vous faites bien paraître que vous me tenez en votre puissance, puisque vous me donnez aussi facilement; mais, puisque cela vous plaît, moi j' y consens.”

Le seigneur Archambaud eut si grande joie du consentement de Flamenca, et il lui plut tant, qu' il ne put se contenir de lui prendre la main et de la lui serrer... 

Cinq évêques et dix abbés furent vêtus et parés, qui les attendent dans l' église...

Aussitôt que la messe fut dite, tous vont jouer à table mise, ot oncques personne n' y perdit, car on trouva bien apprêté tout ce qui fut convenable au manger. Car oncques homme n' y eut manque de rien que la volonté sût penser, et que bouche doive désirer.

Le seigneur Archambaud et le comte servirent; mais les yeux du seigneur Archambaud se tournent souvent là où était son cœur. Aussi il désire que chacun se lève de table, avant d' avoir à moitié mangé. 

Les jongleurs commencent leur fable; l' un dirige et touche son instrument, l' autre chante de bouche.

Tout cela ennuie Archambaud: il attend la nuit avec impatience; enfin l' heure désirée arrive:

Car la nueg jac ab la piucela, 

E si la fes domna noella. 

Plus d' ueg jorns dureron las nossas:

Li bisbe, l' abbat, ab lur crossas, 

I an ben IX jorns demorat,

Et al dezen prendon comjat

E van s' en tut alegramen.

En Archimbautz a 'l cor jauzen,

Car tot ha can vol ni desira;

De nulla ren mais non consira, 

Mais com pogues en grat servir

Leis cui vol onrar e blandir.


Car la nuit il jut avec la pucelle, 

Et si la fit dame nouvelle.

Les noces durèrent plus de huit jours: les évêques, les abbés, avec leurs crosses, y ont bien demeuré neuf jours, et au dixième ils prennent congé et s' en vont tous avec allégresse.

Le seigneur Archambaud a le cœur joyeux, car il a tout autant qu' il veut et désire; il ne pense désormais à nulle autre chose, excepté comment il pût servir à souhait celle qu' il veut honorer et contenter.

Archambaud annonce à son beau-père qu' il a le projet de tenir une cour à Bourbon, et il prend congé, avec l' assurance que sa femme y arrivera dès qu' il sera prêt à la recevoir dignement.

Message mand' al rei de Franza

E prega 'l fort que li faza onranza

Que a sa cort venga desc,

E la reina i amene;

E si 'l plazia que anes

Dreg per Nemurs et amenes 

Flamencha, bon grat l' en sabria,

Per los temps gazanat l' auria.

En tot Peitau ni en Beiria,

Non ha baro cui non envia

Messages, lettras e sagelz,

Neis en la marcha de Bordelz, 

Ni de Baiona ni de Blaia.

Non fon pros hom letras non aia;

Tut son mandat, tut i venran.

Il mande un message au roi de France et le prie beaucoup qu' il lui fasse l' honneur de venir bientôt à sa cour, et d' y amener la reine; et s' il lui plaisait d' aller droit par Nemours et d' amener Flamenca, il lui en saurait bon gré, et lui-même lui serait acquis pour toujours. 

Dans tout le Poitou et dans le Berry, il n' y a baron à qui il n' envoie messagers, lettres et sceaux, même dans la marche de Bordeaux et de Bayonne et de Blaye. Il n' y eut homme distingué qui n' eut des lettres; tous sont mandés, tous y viendront.

On dispose la ville de Bourbon pour la réception des étrangers.

Entretant fai ben adobar

La vila et encortinar

De luncals e de bels tapitz, 

De bels ampalis e de bels samitz. 

Aurs et argens, deneir e drap,

Copas e cullier et enap,

E totas res c'om pot menar,

Vol sia dat, sens demandar,

A cels que penre deinharan...

Ben ha fag los ostals garnir,

Que per re no i posca fallir

Legumis, civada ni cera...

Espic, encens, canela e pebre...

V cens pareils de vestimentas, 

Totas de polpras, aur batut,

E mil lanzas e mil escut,

Mil espazas e mil ausberc

Estan tut pres en un alberc,

E mil destreir tut sojornat.

Tot aiso vol sia donat

Als cavalliers e' armas penran

D' En Archimbaut, quan si volran. 

Cependant il fait bien orner et encourtiner la ville de draperies et de beaux tapis, de beaux palis et de belles soieries. 

Or et argent, deniers et vêtements, coupes et cuillers, et enaps, et toutes choses qu'on peut emporter, Archambaud veut qu'on les donne, sans demande, à ceux qui daigneront les prendre...

Bien il a fait garnir les hôtels, afin que légumes, avoine et cire, épices, encens, cannelle et poivre ne puisse y manquer pour rien. Cinq cents vêtements pareils, tous de pourpre, d' or battu, et mille lances et mille écus, mille épées et mille hauberts sont tout prêts en une hôtellerie, et mille destriers parfaitement reposés. Il veut que tout cela soit donné aux chevaliers qui prendront les armes du seigneur Archambaud, quand ils voudront.

Toute la ville est en mouvement; enfin le roi arrive avec Flamenca, qu' il a accompagnée pendant sept ou huit lieues.

On fait un grand et honorable accueil au roi, à la reine, à Flamenca, qui est suivie de son frère; grand nombre de dames sont arrivées avec le roi et la reine; un magnifique festin termine la journée. 


Anc a la cort res no sofrais,

Mais paubre a cui hom dones

So que i sobret, que no s perdes.


Oncques rien ne manqua à la cour, excepté pauvres à qui on donnât ce qui y resta, afin qu' il ne se perdît.


Le lendemain était le jour de la fête Saint- Jean.


L' evesques de Clarmon chantet,

Aquel jorn, la messa maior: 

Sermo fes de nostre Senor,

Com En san Joan tant amet

Que plus que propheta 'l clamet.


Ce jour-là, l' évêque de Clermont chanta la grand' messe; il fit un sermon sur notre Seigneur, comment il aima tant le seigneur S. Jean qu' il l' appela plus que prophète.


Le roi fixa à quinze jours la durée de la cour. Après la messe:


Tuit ensems al palais s' en venon,

On le manjars fon adobatz.

Le palais fo e granz e latz;

X milleir la pogran caber

De cavalliers e larc sezer,

Part las donas e las donzellas

E l' autra gen que era ab ellas,

Part los donzelz e 'ls servidors

Que degron servir los seinors,

E part los jonglars eissamen,

Qu' era plus de mil e V C. (N. E. mil e V C : D : 1500, mil quinientos.)


Tous ensemble viennent au palais, où le manger fut apprêté. Le palais fut et 

grand et spacieux; dix mille chevaliers pourraient y être contenus et s' asseoir au large, outre les dames et les demoiselles et l' autre gent qui était avec elles, outre les damoiseaux et les serviteurs qui durent servir les seigneurs, et outre pareillement les jongleurs, qui étaient plus de mille et cinq cents.


Le repas fut splendide et somptueuX 


Ben son servit a lur talen;

Mas ben i ac plus de V cenz

Que cascuns esgarda e mira

Flamenca, e, can plus cossira

Sa faiso ni sa captenenza

E sa beutat e' ades agenza,

Sos oilz no pais a l' esgardar

E fai la bocca jejunar ...

Mout s' en levon boca dejuna.

Mais non i ac dona neisuna

Non volgues Flamenca semblar,

Qu' aissi con es soleil ses par

Per beutat e per resplandor,

Tals es Flamenca antre lor.

Quar tan es fresca sa colors,

Siei esgart douz e plen d' amors,

Siei dig plazent e saboros,

Que la bellazors e 'l plus pros...

Estet quais muda et antosa...

L' autrui beutat tein e esfaza

Li viva colors de sa fassa,

C' ades enlumena e creis.

Anc de nulla ren non si feis

Deus cant la formet tan genta;

Ades plaz mais et atalenta

A celz que la vezo ni l' auzon.

Quan las donas sa beutat lauzon,

Ben podes saber bela es;

Qu' en tot lo mon non n' a ges tres

En que las autras s' acordesson 

Que del tot lur beutat lauzesson ... 

Que leis non volon ges blasmar,

Quar no i trobon lo perque, ...

Car si tan ni quan n' i trobesson, 

Ja no us pensetz que s' en laissesson.

Quant an manjat, autra ves lavon;

Mais tot atressi con s' estavon

Remanon tut, e prendon vi;

Car vezat era en aisi ...


Apres si levon li juglar;

Cascus se volc faire auzir.

Adonc auziras retentir

Cordas de manta tempradura.

Qui saup novella violadura, 

Ni canzo, ni descort, ni lais,

Al plus que poc, avan si trais.

L' uns viola lais del Cabrefoil,

E l' autre cel de Tintagoil;

L' us cantet cels dels fis amanz,

E l' autre cel que fes Ivans.

L' us menet arpa, l' autre viula; 

L' us flautella, l' autre siula;

L' us mena giga, l' autre rota;

L' us diz los motz e l' autre 'ls nota;

L' us estiva, l' autre flestella; 

L' us musa, l' autre caramella; 

L' us mandura, e l' autr' acorda

Lo sauteri al manicorda. 

L' us fai lo juec dels banastelz, 

L' autre jugava de coutelz; 

L' us vai per sol e l' autre tomba;

L' autre balet ab sa retomba;

L' us passet sercle, l' autre sail;

Neguns a son mestier non fail.


Ils sont bien servis selon leur désir; mais il y eu eut plus de cinq cents dont 

chacun regarde et admire Flamenca, et, plus il considère sa figure, ses manières et sa beauté qui plaît sans cesse, il repaît ses yeux à la regarder et fait jeûner la bouche...


Plusieurs se lèvent bouche à jeun.

Mais il n' y eut aucune dame qui ne voulût ressembler à Flamenca, car de 

même que le soleil est sans égal pour la beauté et pour la splendeur, telle est 

Flamenca parmi elles.

Car sa couleur est si fraîche, ses regards si doux et si pleins d' amour, ses paroles si agréables et si douces, que la plus belle et la plus méritante … 

resta quasi muette et honteuse ... 

La vive couleur de son visage, qui brille et croît toujours plus, couvre et efface la beauté d' autrui.

Certes Dieu ne se fit faute de rien quand il la forma si gentille; elle plaît et agrée toujours plus à ceux qui la voient et l' entendent.

Quand les dames louent sa beauté, vous pouvez savoir certainement qu' elle 

est belle; car, en tout le monde, il n' y a pas trois dames dont les autres s' accordassent à louer la beauté sans restriction ... Elles ne veulent point la blâmer, car elles n' y trouvent le pourquoi, ... car si elles y en trouvaient tant ni quant, ne pensez pas qu' elles s' en abstinssent.

Quand les convives ont mangé, ils lavent une seconde fois; mais tous demeurent ainsi qu' ils étaient, et ils prennent le vin; car il en était ainsi accoutumé.

Après se lèvent les jongleurs; chacun d' eux voulut se faire entendre. Alors vous entendriez retentir les cordes de mainte mélodie.

Qui sut nouvel air de viole, et chanson, et descort et lai, se pousse avant, au plus qu' il peut.

L' un vielle le lai du Chèvre-Feuille, l' autre celui de Tintagoil; l' un chanta ceux des fidèles amants, l' autre celui que fit Ivans. L' un tint la harpe, l' autre la viole; l' un joue de la flûte; l' autre siffle; l' un dirige la gigue, l' autre la rote; 

l' un dit les paroles, l' autre les accompagne avec la note; l' un joue de l' estive, l' autre du frestel; l' un de la cornemuse, l' autre du chalumeau; l' un joue de la mandore, l' autre accorde le psaltérion avec le monocorde. L' un fait le jeu des paniers, l' autre jouait avec les couteaux; l' un va par terre et l' autre tombe, l' un dansa avec sa cabriole; l' un passa dans un cercle, l' autre saute: aucun ne manque à son métier.


Le troubadour indique ensuite les nombreux récits d' exploits et d' actions de divers personnages, soit historiques, soit romanesques.


Quar l' us comtet de Priamus,

E l' autre diz de Piramus;

L' us contet de la bell' Elena,

Com Paris l' enquer, pois l' anmena; 

L' autres contava d' Ulixes,

L' autre d' Ector et d' Achilles;

L' autre contava d' Eneas

E de Dido, con si remas

Per lui dolenta e mesquina.

L' autre contava de Lavina, 

Con fes lo breu el cairel traire,

A la gaita del auzor caire. 

L' us contet d' Apollonices,

De Tideu e d' Etidiocles,

L' autre contava d' Apolloine,

Com si retenc Tyr de Sidoine;

L' us contet del rei Alixandri,

L' autre d' Ero e de Leandri; 

L' us dis de Catmus, quan fugi

E de Tebas, con las basti.

L' autre contava de Jason

E del dragon, que non hac son.

L' us comte d' Alcide sa forsa,

L' autre com tornet en sa forsa

Phillis per amor Demophon;

L' un dis com neget en la fon

Lo belz Narcis, quan s' i miret.

L' us dis de Pluto, con emblet

Sa bella mollier ad Orpheu;

L' autre comtet del Philisteu

Golias, con si fon aucis 

Ab tres peiras que 'l trais David.

L' us dis de Samson, con dormi,

Quan Dalida 'l liet la cri.

L' autre comtet de Machabeu,

Comen si combatet per Dieu

L' us comtet de Juli César,

Com passet tot solet la mar... 

L' us dis de la taula redonda,

Que no i venc boins que no il responda 

Le reis, segon sa connoissensa; 

Anc nuil jorn no i failli valensa.


L' autre comtava de Galvain 

E del leo que fon compain

Del cavalier qu' estors Luneta.

L' us dis de la piucella breta,

Con tenc Lancelot en preiso,

Cant de s' amor li dis de no;

L' autre comtet de Persaval,

Co venc a la cort a caval.

L' us contet d' Erec e d' Enida,

L' autre d' Ugonet de Perida;

L' us comtava de Governail,

Com per Tristan ac grieu trebail.

L' autre comtava de Fenissa,

Con transir la fes noirissa;

L' us dis del bel desconogut, 

E l' autre del vermeil escut

Que Lyras trobet al uisset;

L' autres contava de Guifflet,

L' us contet de Calobrenan;

L' autre dis com retenc un an

Dins sa preison Quet senescal...

L' autre comtava de Mordret;

L' us retrais lo comte Duret,

Com fo per los Ventres faiditz,

E per rei pescador grazits.

L' us comtet l' astre d' Ermeli,

L' autre dis com fan l' ancessi,

Per gein lo veil de la Montaina.

L' us retrais con tenc Alamaina

Karlesmaines tro la parti;

De Clodoveu e de Pipi

Comtava l' us tota l' estoria.

L' autre dis con cazet de gloria

Donz Lucifers per son orgoil.

L' us diz del vallet de Nantoil;

L' autre d' Olivieir de Verdu.

L' us dis lo vers de Marcabru;

L' autre comtet con Dedalus

Saup ben volar, et d' Icarus,

Co neguet per sa leujaria.

Cascus dis lo mieil que sabia.

Per la rumor dels viuladors

E per brug d' aitans comtadors,

Hac gran murmuri per la sala.


Car l' un conta de Priam et l' autre dit de Pirame. L' un conta de la belle Hélène, comment Pâris la sollicite et puis l' emmène; l' autre contait d' Ulysse, l' autre d' Hector et d' Achille; l' autre contait d' Énée et de Didon, comment, à cause de lui, elle resta dolnete (dolente) et malheureuse.

L' autre contait de Lavinie, comme elle fit lancer la lettre avec le carreau à 

la sentinelle de l' angle le plus élevé. L' un conta d' Apollonice, de Tidée et d' Étéocle, l' autre contait d' Apolloine, comment il retint à lui Tyr de Sidoine; l' un conta du roi Alexandre, l' autre de Héro et de Léandre; l' un dit de Cadmus, quand il prit la fuite, et de Thèbes, comment il la bâtit. 

L' autre contait de Jason et du dragon, qui n' eut sommeil. L' un conta la force 

d' Alcide, l' autre comment Démophoon remit en son pouvoir Philis par amour. 

L' un dit comment le beau Narcisse se noya en la fontaine, quand il s' y mira.

L' un dit de Pluton, comment il déroba à Orphée sa belle femme.

L' autre conta du Philistin Goliath, comment il fut tué avec trois pierres que 

David lui lança. L' un dit de Samson, comment il dormit, lorsque Dalila lui lia la chevelure; l' autre conta de Machabée, comment il combattit pour Dieu.

L' un conta de Jules César, comment il passa tout seul la mer...

L' un dit de la table ronde, où il n' arrive pas un bon chevalier que le roi ne lui réponde, selon sa connaissance; car aucun jour la vaillance n' y manqua.

L' autre contait de Gauvain et du lion qui fut compagnon du chevalier qui délivra Lunette. L' un dit de la demoiselle bretonne, comment elle tint Lancelot en prison, quand il lui dit que non sur son amour; l' autre conta de Perceval, comment il vint à la cour à cheval. L' un conta d' Érec et d' Énide, l' autre d' Ugonet de Péride.

L' un contait de Gouvernail, comment il eut rude peine pour Tristan. L' autre 

contait de Phénisse, comment sa nourrice la fit transir; l' un dit du bel inconnu, 

et l' autre de l' écu vermeil que Lyras trouva au petit huis; l' autre contait de 

Guifflet; l' un conta de Calobrenan; l' autre dit comme il retint un an, dans sa prison, Queux le sénéchal. L' autre contait de Mordret; l' un rapporte du comte Duret, comment il fut banni par les Vendres, et agréé par le roi pêcheur.

L' un conta le bonheur d' Hermélins; l' autre dit comment font les assassins par 

l' adresse du vieux de la Montagne. L' un retraça comment Charlemagne tint l' Allemagne jusqu'à ce qu' il la divisa; l' un contait toute l' histoire de Clovis et de Pepin. L' autre dit comment dom Lucifer, par son orgueil, tomba de sa gloire. L' un dit du varlet de Nanteuil; l' autre d' Olivier de Verdun. 

L' un dit le vers de Marcabrus. L' autre conta comment Dédale sut bien voler, et d' Icare, comment il se noya par son étourderie.

Chacun dit le mieux qu' il savait. Par la rumeur des joueurs de viole, et par le

bruit de tant de conteurs, il y eut grand murmure par la salle.


Tandis que les écuyers sellent leurs chevaux, pour ouvrir ensuite des joutes, le bal commence.


Anc en Bretaina ni en Franza

Non basti mais tan rica danza,

CC juglar, bo viulador,

Si son acordat antre lor

Que, dui e dui, de luein esteron

Els bancs, e la danza violeron.


Oncques en Bretagne ni en France on n' établit jamais si belle danse; deux cents jongleurs, bons joueurs de viole, se sont accordés entre eux, de manière que, deux à deux, ils se tinrent de loin sur les bancs, et jouèrent la danse.


Le plaisir était si agréable, si vif,


Que a cascun fon ben avis

Que totz vius fos em Paradis.


Qu' à chacun il fut bien avis

Qu' il fût tout vif en Paradis.


Ici le troubadour a recours à des formes épiques.


Jois e Jovens a 'ls balz levatz

Ab lur cosina, Na Proesa.

Cel jorn si anet Avolesa

Ella mezeisma soterrar.

Mais Cobezesa 'l venc comtar;

"Dona! que fas? Vezes los be 

Ballar e dansar antre se;

Oi! oi! tot caira lur burbans;

Ges quec jorn non er Sanz Johans.

"Sadol so e trepon aora;

So qu' il despendon autre plora;

Mas tals n' i a que ns amaran

Enan d' u mes, e planeran

So que an ara despendut.” 


Joie et Grâce ont ouvert les bals avec leur cousine, dame Prouesse. Ce jour-là 

Lâcheté alla elle-même s' enterrer. Mais Convoitise lui vint parler: "Dame! que 

fais-tu? Tu les vois bien baller et danser entre eux; oh! oh! toute leur magnificence tombera; chaque jour ne sera point la Saint-Jean.

"Ils sont maintenant rassasiés et ils dansent; un autre pleure ce qu' ils dépensent; mais il y en a tels qui nous aimeront avant un mois, et plaindront ce qu' ils ont maintenant dépensé.”


Ces êtres moraux, mis en scène par le troubadour, forment des projets de trouble et de vengeance.

Le béhourt est près de commencer: on quitte le bal.


Escudier plus de XXXVIII

Agron ja 'ls cavals esselatz

E cubertz e antresenhatz

De senhals e de cascavels... 

En Archimbautz non s' oblidet, 

Quar nov cenz e LXXXXVII

Cavaliers fes, ans que s pauses. 

Al palais vengron tut de pes 

En cauzas de pali rodat, (N. E. rodat : rosat : rosé : rosado)

Et al rei si son presentat; 

E 'l reis donet lur per estrena

Qu' en amor fus lur maier pena. 


Plus de trente-huit écuyers eurent déjà sellé les chevaux et les eurent couverts et distingués par des signes et des grelots...

Le seigneur Archambaud ne s' oublia pas, car il fit neuf cent et quatre-vingt-dix-sept chevaliers avant qu' il se reposât. Ils vinrent tous à pied au palais, en chausses de pali rosé, et ils se sont présentés au roi; et le roi leur donna pour 

étrenne qu'en amour fût leur plus grande peine. 


Le roi lui-même prit les armes. Il avait placé au haut de sa lance une manche qui excita la jalousie de la reine.


Li reina non fes semblansa 

Que mal li fos, pero ben sap

Que la manega no i es gap, 

Car senhals es de drudaria.


La reine ne fit pas semblant que cela fût mal pour elle, pourtant elle sait bien 

que la manche, ce n' est pas badinage, car e'est signal d' amourette.


Elle fait appeler Archambaud et lui confie ses soupçons, elle veut lui persuader que le roi est amoureux de Flamenca. La jalousie est personnifiée par le troubadour, et elle commence à tourmenter Archambaud.


Ab tan fo vengutz us juglars, 

E dis a 'N Archimbaut: "Bel senher, 

Lo reis volia l' espasa sener

A Tibaut, lo comte de Bleis.

Tibaut sa m trames el meseis, 

Sener, si us plas, que lai anes.”


Alors fut venu un jongleur, et il dit au seigneur Archambaud: "Beau seigneur, le roi voulait ceindre l' épée à Thibaud, le comte de Blois. Thibaud m' a envoyé lui-même ici, seigneur, afin que, s' il vous plaît, vous y alliez.” 


Archambaud quitte la reine, plus mécontent qu' il ne le fait paraître, et le troubadour dit de lui:

Gran dolor l' a el cor enclausa, 

Don non cug que jamais reveinha, 

Si amors garir non l' en deinha.


Elle lui a renfermé au cœur une grande douleur, dont je ne crois pas que jamais il revienne, si amour ne daigne le guérir.


Le troubadour fait pressentir ce qui arrivera à la fin du poëme.


Mais per contrari l' en garra, 

Quan le cuiars s' aveirara. 

Quan fon al rei defors tornatz,

Le coms Tibautz fon adobatz

Et ab lui plus de IIII cent, 

Que tut son cosin o parent.


Mais, au contraire, il l' en guérira quand le soupçon sera avéré.

Lorsqu' il fut arrivé en dehors vers le roi, le comte Thibaut fut armé chevalier, et avec lui plus de quatre cents, qui sont tous cousins ou parents.


Les dames quittent à regret le spectacle des joutes, pour assister aux vêpres. Le roi y conduit Flamenca, et la ramène ensuite au palais, où le souper était servi. Les égards du roi pour Flamenca excitèrent encore la jalousie de la reine et celle d' Archambaud, qui pourtant prit sur lui-même de n' en rien témoigner. 


Eran totas e tuit lassat

E van jazer tro lendema.


Toutes et tous étaient lassés, et ils vont dormir jusqu'au lendemain.


Archambaud affecte de se montrer magnifique.


Plus gen que poc so mal cubri;

Tot son tesaur gent adubri,

E largamen don e despen,

E saup li bon qui del sieu pren.

XVII jorns duret e plus

Li cort, et anc no saup negus

A quals dels jorns mieil li estet;

Car totz jorns li cortz melluret

Per conduh e per mession.

Tut li ric homen e 'l baron

Si meravillan don es pres

So qu' En Archimbautz a despes.

Al vinten jorn, s' en departi

Le reis, et l' autre atressi.


Il cacha son mal le plus habilement qu' il put; il ouvrit avec grâce tout son 

trésor, et il donne et dépense largement, et à qui prend du sien, il lui sait gré.

La cour dura dix-sept jours et plus, et oncques personne ne sut auquel des 

jours il lui alla mieux, car chaque jour la cour fut meilleure par festin et par 

dépense. Tous les hommes puissants et les barons s' émerveillent d' où est pris ce que le seigneur Archambaud a dépensé.

Au vingtième jour, le roi s' en sépara et les autres aussi.


Le roi, qui n' éprouvait pour Flamenca que de l' amitié, ne mettait aucun soin à cacher, même en présence d' Archambaud, les vifs témoignages de ce sentiment, 


… Quan l' abrassava, 

Vezen sos ueils, e la baisava;

Car negun mal el no i enten.

Chascuns s' en vai fort ben dizent, 

E tenent tut per ben pagat

D' En Archimbaut, car el a dat

Als juglars tan qu' el plus mendix, 

Sol non o joc, pot esser rics. 


Quand, devant les yeux d' Archambaud, il l' embrassait et lui faisait des 

caresses, car il n' y entend aucun mal. Chacun s' en va disant beaucoup de bien, et tous se tiennent pour bien satisfaits du seigneur Archambaud, car il a tant donné aux jongleurs que le plus pauvre, pourvu qu' il ne le joue pas, peut être riche.


Archambaud, livré à lui-même, est au désespoir.


E dis soven: "Las! que m pensiei 

Quan pris mollier? Deu! estraguei, 

E no m' estava ben e gent?

Oi! lo mal aion miei parent,

Que m cosselleron qu' ieu preses

Zo don ad home non venc bes!

Ar avem mollier, mollier...”


Soen vai dins, soen vai defora;

Deforas art, dedins adora...

Lo pater noster dis soen

Del simi, que res non l' enten...

E fai 'l gran dol li genz estraina: 

Quan hom estrainz era intratz,

El si fes mout afasendatz, 

E siblet per captenemen...

E vai chantan TULLURUTAU...

Dans l' autra part al sirvent signa

Aporton aiga per lavar,

Car el si volria disnar;

So ditz per tal que hom s' en esca; (N. E. chapurriau: ixque)

Assatz ordis cora que tesca; 

Car ades vai de sai, de lai,

E quant no poc o suffrir mai,

Si diz: "Bel sener, disnas vos,

Que ben es tems, si us platz, ab nos?" ... 


Adoncas fai un joc cani

Que las dens monstra e non ri.

Per son vol, homen non veiria;

Veiaire l' es, de cui que sia,

Que sa mollier vol et enquer ...

Veiaire l' es, qui parl' ap leis,

Que far lo deu aqui meseis.




Et il dit souvent: "Hélas! à quoi pensai-je quand je pris femme? Dieu!

j' extravaguai, et n' étais-je pas bien et convenablement? Oh! malheur aient 

mes parents, qui me conseillèrent de prendre ce dont il ne vint pas de bien à l' homme! Maintenant nous avons femme, femme!”

Souvent il va dedans, souvent il va dehors; au dehors il brûle, au dedans il 

adore. Il dit souvent la patenôtre du singe, de manière que personne ne l' entend. La gent étrangère lui fait grand chagrin: quand un homme étranger était entré, lui se faisait très affairé, et il sifflait par contenance, et il va chantant TULLURUTAU...

D'autre part il fait signe au domestique qu'on apporte l' eau pour laver, car il voudrait dîner; il dit cela à l' effet qu'on sorte; il ourdit assez avant qu' il tisse; car il va toujours de çà, de là, et quand il ne peut supporter cela davantage, il dit ainsi: "Beau seigneur, dînez-vous, s' il vous plaît, avec nous, car e'est bien l' heure"... Alors il fait un jeu de chien, qui montre les dents et ne rit pas.

Selon sa volonté, il ne verrait aucun homme; il lui semble, de qui que ce soit, qu' il veut et recherche sa femme ...

Il lui semble que quiconque parle avec elle, doit la séduire là même.


Livré aux transports de sa jalousie, il croit n' avoir que trop sujet de se tourmenter et de se plaindre.


“E per bon dreg serai cogotz; 

Mais ja non cal dire: serai,

Qu' ades o sui, que ben o sai.”

A si messeis fortmen s' irais, 

Tira s los pels, pela s lo cais,

Manja s la boca, las dens lima,

Fremis e frezis, art e rima,

E fai trop mals oils a Flamenca.


A penas si ten que no il trenca

Sas belas crins luzens e claras;

E dis: "Na falsa, que m ten aras

Que no us aucise!...” 


"Assurément je serai cocu; mais déjà il ne faut pas dire: Je serai, car je le suis maintenant, je le sais bien.”

Il s' irrite fortement contre lui-même, s' arrache les cheveux, se pèle les joues, 

se mange la bouche, lime ses dents, frémit et frissonne; il s' enflamme et brûle, et fait de très mauvais yeux à Flamenca.

Il se contient à peine qu' il ne lui tranche ses beaux cheveux luisants et clairs; et il dit: "Dame fausse, qui me tient que je ne vous tue!”


Après avoir exprimé dans un long monologue ses craintes et ses chagrins, il se décide enfin à enfermer sa femme.



Ja sabon tut per lo païs

Qu' En Archimbautz es gelos fins.

Per tot Alvergne fan cansos

E serventes, coblas e sos,

O estribot o retroencha

D' En Archimbaut, com ten Flamencha.


Déjà on sait par tout le pays que le seigneur Archambaud est un parfait jalouX Par toute l' Auvergne on fait chansons et sirventes, couplets et chants, ou 

estribot ou retroence sur le seigneur Archambaud, comment il tient Flamenca.


En vain ses amis lui font des remontrances sur ses procédés envers sa femme; il voudrait la battre, mais


"El batres que m' enansara? 




"la battre à quoi m' avancera-t-il? 


Deu! er en plus douza et mellers?

Ans n' er plus amara e piegers:

Car tos tenps o ai auzit dire

Que batres non tol fol consire;

Ans qui castia ni repren

Fol cor, adoncas plus i espren;

E no ten pro forsa ni tors

A cor, pos lo destrein amors ...

Mais en segrai aquest cossell:

“De trop freg e de trop soleil

La gardarai ben e de fam...

"Ja no i metrai nuil' autra garda,

Mai mi meteis, car plus fizel

Non trobaria, neis en cel.

Nulla ren als non ai a far;

Pron ai a beure, a manjar,

E de cavalgar sui totz las.

Repausar m' ai per esser gras;

Car repausar si deu homs veils, 

Mais autramens pausera mielz,

Car veils hom non pot repausar

Can l' aven toseta gardar.

"Mais eu, si puesc, la gardarai;

Engien e forsa i metrai:

En zo sera totz mos aturs;

La tor es grans e fortz le murs;

Lains la tenrai ensarrada 

Ab una donzella privada

O doas, que non estia sola;

E sia pendutz per la gola,

Si n' eis ses mi, neis al mostier,

Per auzir messa ni mestier,

Et adonc que sia gran festa...”

No s lavet cap ni s rais la barba;

D' aquella semblet una garba

De civada, quan es mal facha.


Dieu! en sera-t-elle plus douce et meilleure? Au contraire elle en sera plus 

amère et pire: car en tout temps j'ai ouï dire ceci, que battre n' ôte folle pensée; au contraire, qui châtie et reprend une folle personne, alors plus elle s' en éprend; et forteresse ni tour ne servent contre un cœur, dès que l' amour l' enchaîne … Mais je suivrai ce conseil: "Je la garderai bien de trop de froid et de trop de soleil et de faim... Je n' y mettrai nulle autre garde que moi-même, car je n' en trouverais plus fidèle, même dans le ciel. Je n' ai nulle autre chose à faire; j'ai assez à boire, à manger, et je suis tout las de chevaucher. Je me reposerai pour être gras; car vieil homme doit se reposer, mais je me reposerais mieux autrement, vu que vieil homme ne peut reposer quand il lui arrive de garder une fillette.”

"Mais moi, si je puis, je la garderai; 

j' y mettrai adresse et force: toute mon 

attention sera en cela; la tour est haute 

et le mur est fort; je la tiendrai là-de- 

dans enfermée avec une demoiselle amie 

ou deux, afin qu' elle ne soit pas seule; 

et que je sois pendu par la gorge si elle 

en sort sans moi, même à l' église, pour 

ouïr la messe et le mystère, et alors 

qu' il soit grande fête.” 

Il ne se lava la tête ni ne se rasa la barbe: par cette barbe il ressembla à une gerbe d' avoine, quand elle est mal faite.


Flamenca eut beaucoup à souffrir de la jalousie d' Archambaud,


Sos viures val meins de morir. 


Son vivre vaut moins que mourir.


Deux jeunes personnes agréables sont enfermées avec elle.


L' una puncella ac nom Alis, 

Li meillers res que hanc hom vis; 

L' autr' apellet hom Margarida, 

Que de totz bons aips fon complida.

Cascuna fes, a ssom poder,

A ssi dons honor e plazer.


Une damoiselle eut nom Alix, la meilleure personne que jamais on vit; on appela l' autre Marguerite, qui fut remplie de toutes bonnes qualités. Chacune 

fit, selon son pouvoir, honneur et plaisir à sa dame.


Flamenca captive vit dans l' ennui et l' affliction.


Negun jorn non passet la porta, 

Si non es festa o dimergues,

E non es cavallier ni clergues 

Adonc pogues ab leis parlar; 

Car, el mostier, la fes estar

En un angle, qu' es mout escurs; 

Daus doas partz estava 'l murs. 


Aucun jour elle ne passa la porte, si ce n' est l' fète ou dimanche, et il n' est 

chevalier ni clerc qui alors pût parler avec elle; car, à l' église, il la fit placer dans un angle qui est très obscur; de deux côtés il y avait le mur.


Et il a disposé le local de manière qu'en posant au-devant une pièce de bois élevée, Flamenca est comme enfermée avec lui et ses damoiselles.

Elle n' allait jamais à l' offrande, mais Archambaud faisait venir le clerc, et il observait sa femme, ne lui permettant pas de découvrir son visage ni de tirer ses gants.

C'est un jeune clerc qui lui présente la paix; celui-ci, s' il en avait l' envie et l' adresse, pourrait la voir. Après la messe, le jaloux pressait sa femme et les deux damoiselles de sortir avec lui sans retard.

Flamenca souffrait depuis deux ans l' injuste persécution d' Archambaud et gémissait en secret. 

Les bains de Bourbon étaient très renommés.




E no venia rancs ni clops 

Que totz gueritz no s' en tornes...

Et, en cascun dels bains, naisia

Aiga tan cauda que bollia: 

Daus l' autra part, nais aigua freia,

Ab que li cauda si refreia.


Et il ne venait boiteux ni éclopé qui ne s' en retournât tout guéri ... Et, en 

chacun des bains, naissait une eau si chaude qu' elle bouillait; d' autre part naît une eau froide, avec laquelle la chaude se tempère.


Des bains très beaux appartenaient à un particulier nommé Pierre Guy; Archambaud s' y était baigné quelquefois, car ils étaient tout près de sa maison, et même parfois il y conduisait sa femme; alors il prenait la précaution de visiter tous les coms et recoins; ensuite il enfermait Flamenca avec les deux damoiselles, et faisait encore la garde en dehors. Quand Flamenca voulait sortir,


… Il fai sonar

A sas puncellas e tocar 

Un' esquilleta, que pendia

Dedins los bains; adonc venia

En Archimbautz per lui ubrir,

E non podia pas giquir

Que non disses, ab fer semblan: 

"E cossi n' isses mais uguan.”


Elle fait sonner et tinter par ses damoiselles une clochette qui pendait au dedans des bains; alors venait le seigneur Archambaud pour lui ouvrir, et il ne pouvait pas se contenir de dire, avec un air sévère: "Et comment vous ne sortez que maintenant!” 


Sa jalousie inquiète le domine toujours.


Ades vas los bains si regara,

Per vezer si homs n' issiria;

Car ges sos oilz ben cresia 

Non lai agues home agut

En un dels angles rescondut.


Il regarde toujours vers les bains, pour voir si aucun homme n' en sortirait; car 

il ne croyait pas entièrement ses yeux, de peur qu' il n' y eût eu là un homme 

caché dans un des coms.


Cependant il y avait en Bourgogne un chevalier d' un rare mérite. 


Tan fon savis e belz e pros,

Que Absalon e Salomos,

Si 'l dui fossan us solamenz,

Encontra lui foran nienz.

Paris, Hector et Ulixes,

Que totz tres en un ajostes,

Quant a lui non foran presat,

Per sen, per valor, per beutat.


Il fut si sage et beau et preux qu' Absalon et Salomon, si les deux n' en fussent 

qu'un seulement, ne seraient rien en comparaison de lui. Pâris, Hector et Ulysse, si vous les réunissiez tous trois en un seul, ne seraient pas prisés comparativement à lui, pour le sens, pour la valeur, pour la beauté. 


Le troubadour se complaît à décrire les grâces et la tournure du beau chevalier, qui avait



La cara plena e colrada;

Rosa de mai, lo jor qu' es nada,

Non es tan bella ni tan clara

Que fon li colors de sa cara...

Fo noiris a Paris en Franza;

Lai apres tan de las VII artz

Que pogra ben, en totas partz,

Tener escolas, si volgues,

Legir e cantar, si 'l plagues.

Englies saup meilz d' autre clergue;

Sos maistre ac nom Domergue;

Cel l' ensenet tan d' escrimir

Que nulz hom no s poc si cobrir

Que el non fier en descubert.

Tam bell, tam pros, ni tan apert

Non vi hom anc, al mieu semblan,

Ni que fos aisi de bon gran ...

Quan fon cavalliers, non avia

Mas XVII ans et I dia.

Le duc son oncles l' adobet,

M et DCC livras li det;

Et autras M det l' en le reis;

Et autras M le coms de Bleis;

M et CCC l' en det sos fraires;

M marcs li donet l' emperaires.

Le reis angles fo sos cosins,

E det li M marcs d' esterlins.

Tot aiso fo de rend' acisa,

Que no s pot perdre nulla guiza.

Fraire fon del comte Raols

De Nivers, e no fon ges sols,

Quant fon ab lui, so pueschem dir;

En segre cort et en servir

Mes tost son percaz e sa renda. 

Sos dons non hac sabor de venda;

E qui trop fai son don attendre,

Non sap donar ni doin a vendre;

E si dos promes es tost datz,

Si meseis dobla e sos gratz;

E pos tan si meillura dons,

Per tost donar, e' uns ne val dos;

E 'l tost penre fai oblidar

L' afan c'om trai al demandar.


La face pleine et colorée; rose de mai, le jour qu' elle est née, n' est pas aussi 

belle ni aussi brillante que fut la couleur de sa face...

Il fut nourri à Paris en France; là il apprit tant des sept arts qu' il pourrait bien, en tous lieux, tenir école s' il voulait, lire et chanter s' il lui plaisait. Il sut mieux l' anglais qu' autre clerc; son maître eut nom Domergue. Celui-là lui 

enseigna si bien à escrimer que nul homme ne se peut tellement couvrir qu' il ne le frappe à découvert. A mon avis, on ne vit oncques homme si beau, si preux, si franc, ni qui fût d' aussi bonne espèce ...

Quand il fut chevalier il n' avait que dix-sept ans et un jour. Le duc son oncle 

l' adouba, lui donna mille et sept cents livres, et le roi lui en donna mille autres, et le comte de Blois mille autres; son frère lui en donna mille et trois cents; l' empereur lui donna mille marcs. Le roi anglais fut son cousin, et lui donna mille marcs en sterlings. Tout ceci fut de rente bien assise, qui ne peut se perdre en aucune manière.

Il fut frère du comte Raoul de Nevers, et il ne fut pas seul quand il fut avec lui, 

nous pouvons le dire; il mit tout son soin et son revenu à suivre cour et à servir. Son présent n' avait pas le goût de vente; car qui fait attendre trop son don, ne sait donner et donne pour vendre; et si don promis est aussitôt donné, il se double lui-même, ainsi que la reconnaissance; et puis tant le don s' améliore, par donner tôt, qu'un en vaut deux; et le prendre tôt fait oublier la peine qu'on éprouve au demander.


Le troubadour, pour peindre d' un seul trait le mérite de son héros, dit:


En un an non agro escrig

So que fasia en un jorn...

Astrucs fon de cavallaria...

E quant a jostar s' abandona,

Nuls homs en sella non rema;

E cel que pren ab una ma,

Mantenen de la sella 'l trai...

Mout amet torneis e sembelz,

Donas e joc, cans et aucelz, 

E cavalz, deport e solaz,

E tot so qu' a pros home plaz:

Tan fon bons, non poc mellurar.

Vilelme si fes appelar,

E 'l sobrenom fon de Nevers;

Chansons e lais, descortz e vers,

Serventes et autres cantars

Sapia plus que nuls joglars;

Neis Daniel, que saup gan ren,

No s pogr' ab lui penre per ren ...

Degus joglars, lai on el fos,

No fo marritz, avols ni bos;

Be 'ls garet de fam e de freg.

Per so si l' aman tut a dreg; 

Car totz los vest et els encavalga...

Guillems de Nevers lo cortes,

Qu' era tan de bons aips ples,

Que mil cavallier n' agron pro,

E 'n fora cascuns tengutz per pro,

En un an on n' aurait écrit ce qu' il faisait en un jour... 

Il fut heureux en chevalerie ... et quand il s' abandonne à jouter, nul homme ne reste en selle, et celui qu' il prend d' une main, il le tire de la selle à l' instant.

Il aima beaucoup tournois et joutes, dames et jeu, chiens et oiseaux, et chevaux, déport et amusements, et tout ce qui plaît à homme généreux: il fut si parfait, qu' il ne put devenir meilleur.

Il se fit appeler Guillaume, et son surnom fut de Nevers.

Chansons et lais, descorts et vers, sirventes et autres sortes de chants, il en 

savait plus que nul jongleur; même Daniel, qui sut beaucoup, ne se pourrait 

comparer en rien avec lui...

Aucun jongleur, mauvais ou bon, ne fut triste là où il fut; il les garantit bien de faim et de froid. C'est pourquoi aussi tous l' aiment avec raison, car il fournit à 

tous des habillements et des chevauX

Guillaume de Nevers le courtois, qui était plein de si bonnes qualités que mille 

chevaliers en eussent assez, et chacun d' eux en serait tenu pour preux, n' avait encore aimé aucune dame; il ne connaissait l' amour que par les livres qui en parlent.

Instruit des malheurs de Flamenca, il éprouve pour elle le plus vif intérêt. 

L' amour s' introduit auprès de lui, lui inspire le courage et lui indique les moyens d' arriver jusqu'à Flamenca pour la délivrer.


Fort li promet et assegura

Qu' il li dara tal aventura

Que mout sera valent e bona:

"Us fol gelos clau et rescon

La plus bella dona del mon

E la meiller ad obs d' amar,

E tu sols deus la deslivrar..."

Mout es Willems en greu torment;

Amors lo pais de bel nient;

Plaser li fai so qu' anc no vi.

Ben volgr' aver un bon devi

Que 'l disses so que l' avenra.

De l' autra part non o vol ja;

Mais vol estar ad aventura;

Car esperansa trop segura

Non a tan de bona sabor

Con sil que s mescla ab paor. 


Il lui promet fortement et l' assure qu' il lui donnera telle aventure qui sera très 

bonne et précieuse: "Un fol jaloux enferme et cache la plus belle dame du monde et la meilleure pour l' avantage d' aimer, et toi seul dois la délivrer...” 

Moult est Guillaume en pénible tourment; amour le repaît d' un beau rien; 

plaisir lui fait ce qu' oncques il ne vit. Il voudrait bien avoir un bon devin qui lui 

dît ce qu' il lui adviendra. D'un autre côté il ne le veut pas; il aime mieux rester dans l' incertitude; car espérance trop sûre n' a pas autant de bonne saveur que celle qui se mêle avec crainte.


Guillaume arrive à Bourbon avec une suite brillante, s' établit chez Pierre Guy, maître des bains, dont l' épouse, nommée Bellepile, est fort agréable.


E saup ben parlar bergono,

Frances, e ties, e breto.


Et elle sut bien parler bourguignon, français et thyois, et breton.


Elle remarqua la bonne grâce de Guillaume, et lui adressa des compliments, 


Ben aia 'l maire que us portet

E que us noirit ni us alaiet! 


Bien ait la mère qui vous porta et qui vous nourrit et vous allaita! 


Guillaume, qui ne veut pas être connu, fait dire par ses gens qu' il est de Besançon. Il adresse à l' Amour ses plaintes et ses espérances:


"Le mals que m sent, que mals non es,

Ans mi plas mais que nulla res;

Ancmais ses mal ta mal non aie; 

Mais un proverbi diso 'l laie

Qu' ieu ai proat aras en me:

"Adura ben, aquel ti ve;

"Adura mal, fai atertal..."

Adonc si leva e seina si;

San Blaze pregu' e sant Marti,

E san Jorgi e san Geneis,

E d' autres sains ben V o VI,

Que foron cavallier cortes,

Que ab Dieu l' acapton merces.


“Je sens un mal, qui n' est point un mal, mais qui me plaît plus que nulle chose. Jamais sans mal je n' eus tel mal; mais les laïques disent un proverbe que j'ai maintenant vérifié en moi: “Supporte bien, ce mal te vient; supporte 

mal, il en fait autant.”

Alors il se lève et se signe; il prie saint Blaise et saint Martin, et saint George et saint Genest, et bien cinq ou six autres saints, qui furent chevaliers courtois, qu' ils lui obtiennent merci de Dieu.


En ouvrant la fenêtre de sa chambre, Guillaume voyait la tour où Flamenca était renfermée. Il gémit à cette vue, il se pâme; on est forcé de le placer dans son lit. Un heureux songe le porte dans les bras de la belle captive.


Non es homs que dire pogues

Lo deleig ni la benanansa

Que s dera per bon' esperansa,

Si pogues esser cominals

Aitals plazers esperitals.


Il n' est homme qui pût dire le plaisir et le bien-être qu' il se donnerait, par 

bonne espérance, si un tel plaisir intellectuel pouvait être commun.


Guillaume s' éveille, s' habille, fait un beau présent à son hôte, et ils vont ensemble à l' église.


El mostier es Guillems intratz,

E quan si fon agenollatz

Davan l' autar de san Clemen,

Deu a pregat devotamen. 


Guillaume est entré à l' église, et quand il se fut mis à genoux devant l' autel de S. Clément, il a prié Dieu dévotement.


Il dit entre autres:


… Una orason petita,

Que l' ensenet us san hermita, 

Qu' es dels LXXII noms Deu,

Si con om los dis en ebreu

Et en latin et en grezesc;

Cist orazon ten omen fresc

A Dieu amar e corajos...

Quant Guillems ac l' orason dicha,

Un sautier pren e ubri lo;

Un vers trobet de que 'l saup bo;

Zo fou: Dilexi quoniam.

"Ben saup ar Dieus que voliam;" 

Ha dih soau; e 'l libre serra.



… Une petite oraison qu'un saint ermite lui enseigna, laquelle est des soixante-douze noms de Dieu, comme on les dit en hébreu et en latin et en grec; cette oraison tient l' homme disposé et ardent à aimer Dieu. 

Quand Guillaume eut dit l' oraison, il prend un psautier et l' ouvre; il trouva un vers dont il pronostiqua bien; ce fut: Parce que j' ai aimé.

"Dieu, a-t-il dit doucement, sait bien maintenant ce que nous voulons;" et il ferme le livre. 


Ensuite il reconnaît la place que Flamenca occupe à l' église; interroge son hôte sur le sort de la belle captive, et déclare:


"Si ben sai legir mon sauteri

E cantar en un responsier, 

E dir leisson en legendier.”


“Oui, je sais bien lire mon psautier et chanter en un recueil de répons, et dire la leçon dans un recueil de légendes.”


De là Guillaume et sou hôte vont dans un jardin, Guillaume entend le rossignol, et couché sur la verdure, absorbé, il ne répond plus aux questions de son compagnon.


Guillems entent al rossinol,

E non au ren que l' ostes prega;

Vers qu' amors homen encega,

E l' auzir e 'l parlar li tol,

E 'l fai tener adonc per fol,

Cant aver cuia plus de sen!

Guillems non aus ni ves ni sen,

Ni 'ls oils non mov, ni ma ni boca;

Una douzor al cor lo tocha,

Qu' el cantz del rossinols l' adus,

Per qu' estai cecs e sortz e mutz.


Guillaume fait attention au rossignol, et n' écoute rien de ce dont l' hôte le prie; vrai est qu' amour aveugle l' homme, et lui ôte l' ouïr et le parler, et le fait prendre pour fou, alors qu' il pense avoir plus de sens!

Guillaume n' entend ni ne voit, ni ne sent, et ne remue les yeux, ni main ni 

bouche; une douceur que le chant du rossignol lui cause, le touche au cœur; 

e'est pourquoi il demeure aveugle et sourd et muet. 


Au son de la cloche le rossignol se tait,


E de chantar del tot si laissa, 

Sempre qu' el sein auzi sonar.


El il cesse entièrement de chanter,

aussitôt qu' il entend la cloche sonner.


Guillaume et l' hôte vont à la messe; ils se placent au chœur. Le troubadour décrit la manière dont ils ont été accueillis, quand ils passaient du jardin à l' église; ils ont remarqué une coutume du pays:


Al mostier s' en van ambedui;

Non troban cella ni cellui

Que non lur diga: "Deus vos sal!"

Usages es del tems pascal

Que volontier totz hom salut.


Ils vont tous les deux à l' église; ils ne rencontrent femme ni homme qui ne 

leur dise: "Dieu vous sauve!" e'est l' usage du temps pascal que tout homme 

salue volontiers.

De sa place dans le chœur, Guillaume pourra voir Flamenca lorsqu' elle entrera. Flamenca arrive, elle s' arrête un instant sur la porte; mais son voile ne permet pas à Guillaume de distinguer ses traits.


Amors li dis: "Zo es aquil

En cui deslivrar m' assotil,

E voil que ben t' i assotilles:

Pero ges tan no la rodilles

Que nuls homs s' en posc' apercebre;

Ben t' enseinarai a decebre

Lo malastruc, fol, enveios,

A cui fora mieilz, si non fos,

E de la benda t venjarai.” 


Amour lui dit: "C'est celle que je m' applique à délivrer, et je veux que tu t' y appliques bien; cependant ne rôde pas tant autour d' elle qu' aucun homme 

puisse s' en apercevoir; je t' enseignerai bien à tromper le malotru, fou, envieux, à qui il conviendrait mieux de ne pas exister, et je te vengerai du voile.” 


La dame entre dans le réduit que son mari lui avait assigné, et comme elle était debout, pendant l' évangile,


Adoncs garet Guillems, e vi

Si dons que fon en pes dreisada,

Et, ab la ma, que s fon seinada;

Ac baissat un pauc lo musel;

Los afflibles de son mantel

Ten, ab lo pouzer, davan se.

Guillems volgra ben que jasse

Aquel avangelis dures,

Sol à Flamenca non graves...

Quan fon dig, la domna s seinet;

Guillems la ma nuda miret,

E fo 'l veiaire que toques

Lo cor et am si l' enportes. 


Alors Guillaume regarda, et vit sa dame qui fut dressée en pied, et qui s' est 

signée avec la main; elle a baissé un peu sa figure; avec le pouce, elle tient devant elle les garnitures de son manteau.

Guillaume voudrait bien que cet évangile durât toujours, pourvu que cela ne 

fût pas pénible à Flamenca... Quand il fut dit, la dame se signa; Guillaume admira la main nue, et il lui fut semblant qu' elle touchât et emportât le cœur 

avec elle.


Pour le baiser de paix, un clerc, nommé Nicolas, présentait un bréviaire: 


Nicholaus pren un breviari

On ac sauteri et imnari,

Evangelis et orazos,

Respos e versetz, e lissons;

Ab aquel libre pas donet

A Flamenca, quan lo baiset.


Nicolas prend un bréviaire où il y eut psautier et hymnaire, évangiles et oraisons, répons et versets, et leçons; avec ce livre il donna la paix à Flamenca, quand elle le baisa.


Quand Nicolas fut de retour dans le chœur, Guillaume s' empara du bréviaire et appliqua des baisers de paix à la page qui avait reçu celui de Flamenca. Guillaume invita le prêtre et le clerc Nicolas à diner pour ce jour-là et pour tous les suivants.



El païs fon acostumat

Qu' el pascor, quant hom ha sopat,

Tota li gens balla e tresca,

E, segon lo tems, si refresca.

Cella nuh, las maias giteron,

E per so plus si deporteron.

Guillems e l' ostes s' en issiron

En un vergier, d' aqui auziron

De vas la vila las cansons,

E de foras los ausellons.


Il est de coutume en ce pays qu'au printemps, quand on a soupé, tout le monde danse et se divertit, et, selon le temps, se rafraîchit. Cette nuit-là, on 

planta les mais, et pour cela on s' amusa davantage.

Guillaume et l' hôte s' en allèrent dans un verger, et de là entendirent, du 

côté de la ville, les chansons et par dehors les oisillons.


Rentré chez lui, Guillaume s' abandonne à ses réflexions: il sent les peines que cause l' amour. Le troubadour fait aussi ses remarques sur cette passion, et ajoute:


“Car l' us nafratz pot garir l' autre.”


“Car un blessé peut guérir l' autre.”


Guillaume s' endort, et, pendant un songe amoureux, il a un doux entretien avec Flamenca, qui lui dit:


"E so us conseillarai breumen 

D' aiso que vos me demandas:

Bel sener, cel que m dona pas

Al mostier, si far o sabia,

Cug eu que parlar mi poiria

Ben sol un mot alcuna ves,

Quar ben sai que de plus no i les,

Et a l' autra ves, atendes

Que ja sol motet non parles

Entro que ieu l' agues respost.

Ar vos ai lo parlar espost; 

Et els bains de Peire Guizo, 

On mi bain alcuna sazo,

Hom poiria far un pertus,

Sotz terra, que no 'l vis negus,

Qu' en una cambra resposes;

Per aqui mos amix vengues

Els bains a mi, quan la m sabria.”


“Et, sur ce que vous me demandez, je vous conseillerai ceci en peu de mots: 

beau seigneur, celui qui me donne la paix à l' église, s' il savait le faire, je crois qu' il pourrait bien me parler seulement un mot quelquefois, car je sais bien que rien de plus ne lui est loisible, et à l' autre fois, qu' il eût attention de ne 

jamais prononcer un seul petit mot, jusqu'à ce que je lui eusse répondu. Maintenant je vous ai exposé la manière de parler; et aux bains de Pierre Guy, où je me baigne quelquefois, on pourrait faire, sous terre, un pertuis, que personne ne vît, qui répondît à une chambre; par là mon ami viendrait aux bains vers moi, quand il m' y saurait.”


En s' éveillant, Guillaume assure qu' il exécutera ce plan.

Le troubadour, dissertant longuement sur l' amour, fait cette réflexion:


E qui d' amor es ben feritz,

Mout deu esser escoloritz,

Magres e teinz e flacs e vans, 

Et en als sia fort ben sans.

Et qui est bien frappé d' amour, doit être fort décoloré, maigre, pâle, flasque et faible, mais qu'en autres choses il soit bien sain.

Guillaume fait de nouveaux présents à son hôte, à son hôtesse; il assiste encore à une messe, où il revoit Flamenca, et reste convaincu qu'en lui présentant le livre pour le baiser de paix, on peut adroitement lui glisser une parole, un mot.

Lorsqu 'll sort de l' église, il est témoin d' un usage qui se pratiquait au premier jour de mai. (N. E. Los mayos: las mayas; calenda maya)

Las tosetas agron ja trachas

Las maias qu' el sera s son fachas,

E lur devinolas canteron; 

Tot dreit davan Guillem passeron,

Cantan una kalenda maia

Que dis: "Cella dona ben aia

Que non fai languir son amic,

Ni non tem gelos ni castic

Qu' il non an' a son cavallier

En bosc, em prat o en vergier,

E dins sa cambra non lo mene,

Per so que meilz ab lui s' abene,

E 'l gilos lassa daus l' esponda,

E, si parla, qu' il li responda:

Non sones mot, faitz vos en lai,

Qu' entre mos bras mos amic jai;

Kalenda maia.” E vai s' en.

Guillems sospira coralmen,

E prega Dieu tot suavet

Qu' en lui avere cest verset,

Que las tosetas an cantat.


Les fillettes avaient déjà déplacé les mais qui le soir ont été plantés, et elles chantèrent leurs vaudevilles. Elles passèrent tout droit devant Guillaume, chantant une calende de mai, qui dit: "Bien ait cette dame qui ne fait languir son ami, et ne craint jaloux ni réprimande, pour aller avec son cavalier en bois, en pré, ou en verger, et pour le conduire dans sa chambre, afin qu' elle goûte mieux le bonheur avec lui, et laisse le jaloux sur le côté, et s' il parle, qu' elle lui réponde: Ne sonnez mot, retirez-vous, car mon ami est dans mes bras; e'est calende de mai.” Et il s' en va. 

Guillaume soupire du fond du coeur, et prie Dieu tout doucement qu' il vérifie pour lui ce verset, que les fillettes ont chanté. 

Par des présents et par des démonstrations d' amitié, Guillaume obtient facilement que l' hôte et l' hôtesse lui abandonnent le logement entier, où il a besoin, dit-il, d' être très tranquille.

Ensuite il leur déclare, ainsi qu'au prêtre Justin, qu' il est chanoine de Péronne, et demande qu'on lui rase les cheveux et qu'on lui fasse la couronne, ce qui s' exécute au grand regret de tous les assistants. Il obtient de remplacer le clerc Nicolas, à qui il fournit largement de quoi se rendre à Paris pour y étudier:

L' auteur s' écrie sur le pouvoir de l' Amour, qui domine ainsi Guillaume:


Amors l' a fag tondre e raire,

Amors l' a fag mudar sos draps,

Ai! Amors, Amors! quant saps! ...

Fraire Willems s' apataris,

E per si dons a Dieu servis.

Ben es fols gilos que s' esforsa

De guardar moillier; quar se forsa

Non la ill tol, ben la 'l tolra geinz. 


Amour l' a fait tondre et raser, Amour lui a fait changer ses habits. Ah! Amour! 

Amour! combien tu sais! ... Frère Guillaume devient patarin, et sert Dieu en intention de sa dame. Bien est fou le jaloux qui tente de garder une femme; 

car si force ne la lui ravit, adresse la lui ravira bien.


Guillaume fait dans l' église les fonctions de clerc, et Flamenca étant venue, selon la coutume, à la messe avec son mari, 


Guillems davan si dons estet;

Quan il lo sauteri baiset,

El li di suavet: Hai las!

Pero ges no o dis tan bas

Que il fort be non o ausis.

Guillems s' en vai humils e clis,

E cui' aver mout enansat.

S' el agues ara derochat

En un tornei C cavalliers,

E gasanatz Ve. destriers,

Non aia joia tan perfecha.


Guillaume s' arrêta devant sa dame, tandis qu' elle baisa le psautier, il lui dit 

doucement: Hélas! pourtant il ne le dit point si bas qu' elle ne l' ouït très bien.

Guillaume s' en va humble et incliné, et croit avoir beaucoup avancé. S' il eût 

alors renversé cent chevaliers en un tournoi, et gagné cinq cents destriers, il 

n' aurait joie si parfaite.


Mais bientôt il craint que Flamenca ne l' ait pas entendu, et il s' abandonne au découragement.


So dis Guillems: "Las! com no mors?

Amors! ben pauc enansat m' as;

VI cuei far et ai fait as.

Car hanc mi dons no m poc ausir

Zo qu' ieu ai dig ab un sospir,

C' a pauc lo cors no m trasanet.”

Guillaume dit ceci: "Hélas! comment est-ce que je ne meurs pas?

Amour! tu m' as bien peu avancé: je crus faire six et j'ai fait as. Car oncques 

ma dame ne put ouïr ce que je lui ai dit avec un soupir, tellement que peu ne 

s' en fallut que le cœur me défaillît.”


Ce simple mot hélas, entendu et compris par Flamenca, la met en grand souci.


Del mot de Guillem li sovenc 

E dis: "Eu deu ben dir: Ai lassa!... 

Dieus! e que dis? que vol? que m quer? 

Non sui assaz lassa, cativa! ... 

Pero ben garet que tan aut

Non parlet que hom lo pogues

Auzir, et avant que s mogues,

Mi fo veiaire que mudes

Color, et un pauc sospires,

Aici com cel que a paor,

E pois vergoina e calor; 

Non sai donc que dire m' en deia;

Auria donc de mi eveia?

Volria m ges aissi enquerre? 


Elle se souvient du mot de Guillaume, et dit: "Moi je dois bien dire: Hé lasse! Dieu! et que dit-il? que veut-il? que me demande-t-il? Ne suis-je pas assez lasse, malheureuse!... Pourtant il prit bien garde de parler si haut qu'on le pût entendre, et avant qu' il s' éloignât, il me parut qu' il changea sa couleur et soupira un peu, comme celui qui a peur, et ensuite honte et chaleur. Je ne sais 

donc ce qu' il m' en faut dire; aurait-il envie de moi? voudrait-il point ainsi me 

requérir?”


Elle consulte ses suivantes, Marguerite et Alix, qui la persuadent de ne pas repousser cet hommage, elle se décide à examiner si Guillaume est véritablement animé d' un amour pur pour elle, et déclare qu' alors 


"... Il serai donna bon' e fina,

E ja mon cor no il celarai,

Mais tant cant el voldra volrai; 

E mout pot leu domna percebre

Qui l' ama o la vol decebre...

Doncs es piegers qu' es autra res

Cil domna cui non venz Merces,

Car Amors vens los venzedors.”


"Je lui serai dame bonne et franche, et jamais je ne lui cacherai mon sentiment, mais je voudrai autant qu' il voudra; et une dame peut très facilement apercevoir qui l' aime ou veut la décevoir... Donc elle est pire que toute autre chose cette dame que Merci ne soumet, car Amour dompte les vainqueurs.”


Il est résolu que Flamenca répondra par le mot Planz, je vous plains; e'est ce qu' elle fit le dimanche suivant. Guillaume en fut transporté de joie. 

Le troubadour observe que,


Si fos vaus Dieu aisi convers

Com vas Amor e vas si dons,

De paradis fora totz dons.


S' il fût envers Dieu ainsi servant comme envers l' Amour et envers sa dame, il serait entièrement seigneur du paradis.


Cependant Flamenca communique à ses compagnes sa crainte que le clerc n' ait pas entendu sa réponse; elles font une expérience pour vérifier s' il est probable que le mot soit parvenu à l' oreille du clerc.


"Vai sus, Alis, e contrafai

Que m dones pas, si con il fai.

Pren lo romanz de Blancaflor.”

Alis si leva tost, e cor

Vas una taula on estava

Cel romans, ab qu' ella mandava

Qu' il dones pas, e pois s' en ven

A si dons, e' a penas si ten

De rire...


“Va sus, Alix, et fais semblant que tu me donnes la paix, comme il le pratique.

Prends le roman de Blanchefleur.”

Alix aussitôt se lève, et court vers une table où était ce roman, avec lequel elle 

ordonnait qu' Alix lui donnât la paix, et puis s' en vient à sa dame, qui à peine se tient de rire.


L' épreuve leur fait croire que le mot a été entendu.

Le dimanche suivant, quand le clerc porta la paix à Flamenca,


Que non s' estreis tan de la benda

Con sol, per so que mielz l' entenda;

Quant il pren pas, el dis: Mor mi,

Et aitan tost part si d' aqui...


Amors tan sotilzmens los join

Que, vezent N Archimbaut, domneia

Guillems e sa moller autreia.


Qui ne se serra pas autant du voile comme elle a coutume, afin qu' elle l' entende mieux; et quand elle prend la paix, il dit: Je me meurs, et s' éloigne 

aussitôt de là.

Amour les rapproche si habilement que, sous les yeux du seigneur Archambaud, Guillaume courtise et sa femme accorde.


Au retour, Flamenca et ses amies combinent la réponse qu' il conviendra de faire le dimanche suivant. Mais Guillaume s' impatiente de la lenteur de sa correspondance amoureuse:


"Amors, Amors, trop m' o alongas,

Que las setmanas son trop longas

E 'l mot trop breu.”


"Amour, Amour, tu m' allonges trop cela, vu que les semaines sont trop longues et les mots trop courts.”


Cependant il avait mandé des ouvriers, qui arrivèrent secrètement.

Travaillant seulement la nuit, ils pratiquent un couloir souterrain, communiquant de la maison que Guillaume habite, jusqu'au-dessous du bain 

où vient parfois Flamenca.

Lorsque, le dimanche suivant, Guillaume présenta la paix à Flamenca,


Flamenca de que? li demanda,

Et el nota ben e garanda

El mot e mot en cor prion;

Et ab tan la donna s rescon

E torna e sa cambriola,

On Amor la ten ad escola... 

Alis et Margarida gardon

Guillem, et on plus fort l' esgardon

Plus i troban ad esgardar,

Car de beutat no i trobon par.


Flamenca demande de quoi? et lui note bien et assure le mot à mot au fond du cœur; et alors la dame se cache et retourne à sa chambrette, où l' Amour la tient à l' école... 

Alix et Marguerite regardent Guillaume, et plus elles le regardent, plus elles y trouvent à regarder, car elles ne lui trouvent pas d' égal en beauté.


Le jeudi suivant, fête de l' Ascension, Guillaume continua d' offrir à baiser la paix,


Et a si dons, que ben l' enten, 

A dig: D' Amor; pois torna s' en... 

Al dimergue, quant venc li ora

De penre pas, ges non demora

Flamencha que non demandes

Per cui? ans qu' el libre toques...

A Pantacosta, dreit per jorn,

Guillems det paz, et ans que torn

Al capella, mot temeros

A dig a sa domna: Per vos... 

... Lendema que pas li det,

Flamenca li dis: Qu' en puesc? suau,

Mais el o enten ben et au. 


Et il a dit à sa dame, qui l' entend bien: D' amour; puis il s' en va. Le dimanche, quand vint l' heure de prendre la paix, Flamenca ne tarde pas à lui demander pour qui? avant qu' elle touchât le livre...

A Pentecôte, exactement ce jour, Guillaume donna la paix, et avant qu' il retourne au prêtre, il a dit à sa dame, très craintif: Pour vous.

Le lendemain qu' il lui donna la paix, Flamenca lui dit doucement: Qu' y puis- je? mais il écoute bien cela et entend.


Guillaume s' adresse à Dieu, lui demande de favoriser ses vœux amoureux et fait des promesses:


"Vos en darai per fermansa

Que la renda qu' ieu ai en Fransa

Dones a gliesas e a ponz,

Si m laissavas aver mi donz,

Ab son autrei et ab son grat.”


"Je vous en donnerai pour assurance que je ferais don aux églises et aux frères 

pontifes de la rente que j'ai en France, si vous me laissiez obtenir ma dame, avec son consentement et avec son gré.”


A l' octave de la Pentecôte, Guillaume remplit ses fonctions accoutumées.


Guillems dis a si dons: Garir. 


Guillaume dit à sa dame: Guérir.


Le jour de la fête Saint-Jean, qui fut un samedi,


Ges non donet pas em perdon

Guillems a si dons aquel dia;

Car aissi con empres avia,

Li dis: Con si? mot suavet.


Guillaume ne donna pas en vain la paix à sa dame ce jour-là; car ainsi qu' elle avait résolu, elle lui dit très doucement: Comment?


Le dimanche suivant, Guillaume


A si dons venc, ab cor alegre,

Quan li det pas; mas ges no s fein

Que no 'l diga, suau: Per gein.


vint à sa dame avec le cœur joyeux, quand il lui donna la paix; mais il ne se gêna pas de lui dire doucement: Par adresse.


Une des suivantes de Flamenca, en apprenant ce mot, s' écrie:


"Que si fossem el tems antic

Et eu trobes aital amie,

Ben cuiera Jupiter fos

O alcus dels dieus amoros.”


"Que si nous fussions au temps antique et que je trouvasse un tel ami, je croirais bien que ce fût Jupiter ou quelqu'un des dieux amoureuX”


Elle conseille à Flamenca de profiter de l' occasion, et de ne pas faire comme les femmes qui repoussent capricieusement les hommages,


E pois ellas penedon s' en

Quan lo pentirs non val nien; 

Car qui non fes, can far poiria,

Ja non fara quan far volria.


et puis elles s' en repentent quand le repentir ne vaut rien; car qui ne fit, quand elle pourrait faire, jamais ne fera quand elle voudrait faire.


Guillaume rappelle son hôte et son hôtesse, qu' il avait éloignés en prétextant le besoin d' être tranquille, afin de faire pratiquer, à leur insu, le couloir qui devait le conduire secrètement au bain de Flamenca.


Lo prumier jorn que plus parlet

Ab sa dona, il respondet:

Pres l' ai; et il si meravilla,

E mout dousamen lo rodilla,

Si qu' ap l' esgart si son baisat

Lur oil e lur cor embrassat;

D' aicest bais tals dousor lur ven,

Que caschus per garitz si ten. (chascus)


Le premier jour qu' il parla encore avec sa dame, il lui répondit: Je l' ai pris;

et elle s' émerveille, et très doucement le contemple, tellement que par le regard leurs yeux se sont baisés et leurs cœurs embrassés; de ce baiser il leur vint telle douceur, que chacun d' eux se tint pour guéri. 


Flamenca se dit qu' elle est autorisée à accepter le secours de cet étranger, puisqu' elle est entièrement abandonnée par les gens du pays. 

Elle ajoute en parlant à ses suivantes:


"Et a m dis hui qu' engien a pres,

Mais ancara non sai quais es.” 


Al uiten jorn, ill demandet:

E cal? Poissas apres estet

Autres VIII jorns; apres respos

Guillems: iretz ... 


"Et il m' a dit aujourd'hui qu' il a pris un moyen adroit, mais je ne sais encore 

quel il est.”

Au huitième jour, elle demanda: Et lequel? Ensuite il se passa huit autres jours depuis; après Guillaume répondit: Vous irez... 


Mais il ne put indiquer le lieu.


Per so demandet l' autre dia

Flamenca, e no 'l fon ges pena,

Dreg lo jorn de la Magdalena, 

Quan fon sazos ni luecs: E on?

E lendema, Guillems respon: 

Als banz...


Pour cela Flamenca demanda l' autre jour, et cela ne lui fut pas une peine, juste le jour de la Madeleine, quand il fut temps et lieu: Et où?

Et le lendemain, Guillaume répond:

Aux bains...


Flamenca comprit, et crut qu' il avait quelque moyen d' arriver au bain.

Ses damoiselles, à qui elle rapporta la réponse, la pressèrent de ne pas différer de le questionner encore. Le mardi suivant, on célébrait la fête de Saint-Jacques de Compostelle, et Flamenca profita de l' occasion.


A cel jorn, Cora? li demanda. 


A ce jour, elle lui demande: Quand?


Il fallut attendre quatre jours, et au cinquième, Guillaume


… a fag entendre 

A si dons que jorn breu e gent; 

Puis s' ostet davan lui corrent.


a fait entendre à sa dame que jour prochain et agréable; puis il s' ôta de devant elle rapidement.


Flamenca expose à son mari qu' elle est malade, et qu' elle a besoin de prendre des bains, celui-ci va lui-même faire préparer le bain pour le mercredi. 

Cependant, la veille, Flamenca est encore à l' église,


E dis: Mi plas, aissi com poc,

E non saup dire plus gen d' oc;

Et un pauc, ab lo man senestre, 

Toquet a Guillem lo ssieu destre …

Quant Guillems ac ausit plaz mi, 

De fin joi totz le cors li ri. 


et dit: Me plaît, comme elle put, et ne sut pas dire plus gentiment d' oui; et,

avec la main gauche, elle toucha un peu la droite de Guillaume ...

Quand Guillaume eut entendu il me plaît, tout le cœur lui rit de joie pure.


Le soir, étant chez lui, il entendit son hôte donnant l' ordre de préparer le bain de Flamenca pour le lendemain.

Dans sa prison, et en présence de son mari, Flamenca assure que si le bain ne la guérit pas de sa douleur, elle aime mieux mourir que de vivre. Archambaud 

tâche de la rassurer, et lui prédit que le bain lui sera salutaire. Il la conduit lui-même au bain, examine avec soin tous les recoins du local, et ne trouve rien qui doive l' alarmer.


Puis s' en issi e l' uis serret, 

Et ab si la clau ne portet.

Las donzellas no s' oblideron,

Quar aitan tost dins lo fermeron,

Ab una barra gran e ferma,

Que de paret en paret ferma.


Puis il sortit et ferma l' huis, et en emporta la clef avec lui. Les damoiselles ne s' oublièrent pas, car aussitôt elles fermèrent l' huis au-dedans, avec une barre grande et solide, qui ferme de mur en mur.


Tout à coup on entend un peu de bruit; e'est Guillaume qui s' approche; une pierre se détache, il entre.


Davan si donz s' agenollet,

E dis li: "Dona, cel que us fes 

E volc que ja par non acses

De beutat ni de cortesia,

Salv vos e vostra compannia.”

E sopleguet li tro al pes.

Flamenca li respon apres:

"Bel sener, cel qu' anc no menti

E vol que vos sias aissi,

Vos salv e us gart e us lais complir

D' aisso que us plai vostre desir.”


Il s' agenouille devant sa dame, et lui dit: "Dame, que celui qui vous créa et qui voulut que vous n' eussiez jamais égale en beauté et en courtoisie, sauve 

vous et votre compagnie.” Et il la supplia jusques aux pieds.

Flamenca lui répond après: "Beau seigneur, que celui qui oncques ne mentit et qui veut que vous soyez ici, vous sauve et vous garde, et vous laisse accomplir votre désir de ce qui vous plaît.” 


Après ces préliminaires, commence un colloque amoureux, qui est entremêlé d' embrassades. Guillaume propose de se retirer par le couloir dans sa chambre, Flamenca répond:


"Belz dous amix, aici co us plaz;

Ieu irai lai on mi dires;

Car ben sai qu' aissi m tornares,

Si podes, salva e segura.”


"Beau doux ami, ainsi comme il vous plaît; j' irai là où vous me direz; car je sais bien que vous me ramènerez ici, si vous pouvez, saine et sauve.”


Ils arrivent bientôt dans une chambre magnifiquement meublée.

Adoncs a mot e mot comtat

Guillems, qui es, ni cosi venc,

Ni en qual guisa si captenc,

Daus que fo vengutz a Borbo.

Quant il saup de Guillem qui fo,

Tan gran gaug en son cor l' en dona,

Que del tot a lui s' abandona.


Prent s' a son coll, estreg lo baisa;

De nulla ren mais non s' esmaia,

Mas que lo puesca pron servir,

E de baisar e d' acullir,

E de far tot so qu' Amors vol...


E veramens l' us l' autre ama;

Amors los empren e 'ls flama,

E don a lur de plazers tanz

C' oblidat an tot lur affans,

Que an suffert entro aissi.

Aquist ero amador fi;

Petit ne son ara d' aitals;

Mais no m' en cal, car un sivals

Ne conosc eu e' aitals seria,

Si trobes bona compannia.


Guillaume alors a conté mot à mot qui il est, et comment il vint, et en quelle manière il se conduit, depuis qu' il fut venu à Bourbon.

Quand elle sut de Guillaume qui il fut, cela lui en donne une si grande joie en son cœur, qu' elle s' abandonne entièrement à lui. Elle se prend à son cou, l' embrasse étroitement; elle ne s' inquiète d' aucune chose, si ce n' est qu' elle le puisse servir suffisamment, en l' embrassant et en l' accueillant, et en faisant tout ce qu' Amour veut...

Et vraiment l' un aime l' autre; Amour les éprend et les enflamme, et leur donne tant de plaisirs qu' ils ont entièrement oublié leurs chagrins, qu' ils ont 

soufferts jusqu' ici. Ceux-là étaient de purs amants; il y en a peu de tels à présent; mais je ne m' en soucie, car j' en connais du moins un qui serait tel, 

s' il trouvait bonne compagnie.


Il faut cependant que ces amants se séparent. Guillaume fait de jolis présents aux deux suivantes; il est attendri;


Mais el las veira ben en brieu;

Car Flamenca retornara

Als bains tot ora, quan volra;

E soven si fara malauta,

Quar tals malautia l' asauta...

Al meins IIII ves la semana

Retornara, si pot, al bains.


Mais il les verra bien sous peu; car Flamenca retournera aux bains à toute 

heure, quand elle voudra; et souvent elle se fera malade, car telle maladie lui plaît. Elle retournera au bain, si elle peut, au moins quatre fois la semaine.


En quittant son amant, Flamenca lui parle encore,


E dis: "Bels dous amics, cortes,

Mon aver no us ai donat ges;

Sabes per que? car tota us don

Mi meseissa e us abandon.”


et elle dit: “Beau doux ami, courtois, je ne vous ai point donné mon avoir; 

savez-vous pourquoi? parce que je me donne toute moi-même et m' abandonne à vous.” 


Marguerite fit sonner la clochette, le jaloux vint de suite ouvrir; mais il ne pouvait parler, tant il était essoufflé pour avoir couru.


Flamenca dis: "De gran vertut

Sapchas, sener, bon son li bain;

Garida serai si mi bain,

Que ja m sent un pauc mellurada;

Mais ren non val una vegada.


Flamenca dit: "Sachez, seigneur, que les bains sont bons d' une grande vertu; je serai guérie si je me baigne, vu que je me sens déjà un peu améliorée; mais une seule fois ne vaut rien.”


Quand Alix propose à Flamenca de dîner, elle lui répond joyeusement.


"Non; hai pron manjat e begut,

Cant mon amic ai hui tengut

Entre mos bras, bella Elis.

E cuias ti qu'en paradis 

Aia hom talent de manjar?...

De neguna ren non ai fam,

Mas de vezer celui cui am.”


"Non; j'ai assez mangé et bu, belle Alix, quand j'ai aujourd'hui tenu mon ami entre mes bras. Penses-tu donc qu'en paradis on ait envie de manger?... 

Je n' ai faim d' aucune chose, que de voir celui que j' aime.”


Après avoir épanché les sentiments de son cœur, elle ajoute: 


"Ja per lui no m cal trencar jonc

A San Johan, per esproar

S' ambedui em en amor par.

Amdui sem ben en l' aussor poing

D' amor, e d' un dart egal poing.”


"Jamais pour lui je ne me soucie de couper jonc à la Saint-Jean, pour éprouver si nous sommes tous deux pareils en amour. Nous sommes bien tous deux au plus haut point d' amour, et percés d' un même dard.”


Flamenca n' éprouve aucun scrupule; 


Quar baratz es e tricharia,

Quan corals amics si faidia

En so que plus vol ni desira. 


Car e'est fraude et tricherie, quand ami de cœur est refusé en ce qu' il veut et 

désire le plus.


L' auteur lui prête des maximes d' une morale très relâchée: 


Car beautatz faill e merces dura,

Aissi con Ovidis retrai.

Tems sera que sil e' aras fai

Parer de son amic no 'l quilla,

Jaira sola e freia e veilla,

E cil a cui hom sol portar

De nugs las rosas al lumtar,

Per so qu' al matin las trobes, 

Non trobara qui la toques...

Car dona es plus leu anada

Que non es rosa ni rosada,

Peccat i fai e gran fallensa

Dona que son amic bistensa;

E, per temensa de mal dir,

Non tem vaus son amic faillir...

Contra lauzengier mal dizen

Domna deu penre ardimen;

Laiss' el cridar, fassa son be...

Que tot lo mon a son dan sia.


Car beauté manque et merci dure, ainsi comme Ovide rapporte. Un temps sera 

où celle qui maintenant fait paraître de son ami qu' elle ne l' appelle, sera couchée seule et froide et vieille, et celle à qui on a coutume de porter pendant les nuits les roses sur le seuil, pour qu' elle les trouvât au matin, ne trouvera qui la touchât... Comme femme est plus tôt passée que n' est rose ni rosée, elle fait péché et grande faute la dame qui repousse son ami; et, par crainte de 

médisance, ne craint pas de faillir envers son ami...

Dame doit prendre hardiesse contre le critique médisant; qu' elle le laisse crier, et qu' elle fasse son propre bien... Qu' elle se moque de tout le monde.


Le jeudi, Flamenca retourne au bain, et Guillaume y arrive aussitôt.

Tous passent dans l' appartement de Guillaume, qui a amené Othon et Claris, ses deux écuyers, et il dit à Flamenca:


"Et tot quant ai es gauhz e bens,

Volgra cascus sa part n' agues;

Li miei donzel son jovensell

Cortes, adreit et bon et bel;

Et aital son vostras donzellas;

E s' ambedui eron ab ellas,

Aurion ab cui si deportesson.”


"Puisque tout ce que j'ai est joie et bien, je voudrais que chacun en eût sa part; mes damoisels sont jouvenceaux courtois, honnêtes et bons et beaux; et 

telles sont vos damoiselles; et si tous deux étaient avec elles, ils auraient à qui 

faire la cour.”

Flamenca se prête de bonne grace à cette proposition; les damoisels paraissent, et chacun d' eux emmène une des deux damoiselles qui accompagnaient leur maîtresse.

Le troubadour se complaît dans la description de la joie qu' éprouvent tous ces amants.

Ces entrevues amoureuses se renouvellent souvent pendant quatre mois; l' événement qui empêcha de les prolonger davantage est un de ceux qui sont remarquables dans ce roman.

Quoiqu'une lacune, qui existe dans le manuscrit, ne permette pas de juger les motifs qui déterminèrent Archambaud, il paraît pourtant qu' il y eut entre lui et sa femme une explication, à la suite de laquelle il lui rendit la liberté et la produisit dans le monde, au moment même où ses rigueurs envers elle eussent été excusables, puisqu' elle avait formé une intrigue galante.

Elle retourna un jour aux bains, sans que son mari se mît en souci de l' y accompagner et de la surveiller, 


E non vol esser plus claviers 

Dels bains, ni de la tor portiers.


et il ne veut plus être gardien de la clef des bains, ni portier de la tour.


Guillaume et ses damoisels arrivèrent bientôt; Flamenca leur apprend le changement d' humeur et de caractère d' Archambaud, et elle fait sentir à Guillaume qu' il ne doit plus rester caché à Bourbon, mais retourner dans son pays et poursuivre désormais sa carrière chevaleresque.

"Et autretan mandares mi

Per alcun adreg pelegri, 

Per message o per juglar, 

Tot vostr' esser e vostr' afar.”


“Et cependant vous me manderez par quelque adroit pélerin, par messager ou par jongleur, tout votre être et votre affaire.”

Qu'on juge de la tendresse et de la douleur des adieux de tous ces amants! 

L' espoir de se revoir au tournoi qu' Archambaud se propose de donner à Pâques prochaines est pour eux une sorte de consolation.

Guillaume, avant fait de nouveaux présents à son hôte, à son hôtesse, au prêtre, etc., prit la route de Nevers; là il apprit qu' il y avait la guerre en Flandre.

Il partit avec trois cents chevaliers, et il s' y distingua de manière à conquérir le prix de la chevalerie.


Flamenca venc dese vezer 

Sos paires, quant saup ben per ver

Qu' En Archimbautz era garitz

E d' averas desgilosit.


Le père de Flamenca vint aussitôt la voir, quand il sut bien pour vrai que le seigneur Archambaud était guéri et vraiment délivré de la jalousie.


Archambaud, qui entend vanter les exploits de Guillaume de Nevers, désire le connaître et l' inviter au tournoi qu' il doit publier. Flamenca jouit des éloges qu'on accorde aux exploits et à la beauté de Guillaume.

Le duc de Brabant fit à Louvain un tournoi où parurent quatre mille chevaliers. Archambaud s' y rendit avec trois cents chevaliers. Il y trouva Guillaume de Nevers.


Guillem de Nevers lai trobet;

Ab lui dese s' apareillet;

Gent lo saup Guillems acullir

Et en totas res obesir,

E mont l' onret, al plus que poc, 

E dis li de tot quan volc d' oc.

Ensems cavalgon ambedui;

Totz le torneis fremis e brui...

Coirassa ni laimas de ferre, 

Perpoinz, ausbercs ni garbaisos,

No y ajudava II botos

A cui Guillems som bras estent

A terra no 'l port mantenent.

En Archimbaut fer y tant gent

Que cavalliers pren e reten,

Cavals e cavalliers gazainnan.

Mais no us pesses que lur remainnan,

Ans o donon, ses bistentar,

A celz e'o volon demandar;

Del tornei ac lo pres e laus,

Apres Guillem, En Archimbautz.


Il trouva là Guillaume de Nevers; aussitôt il se fit compagnon avec lui; Guillaume sut bien l' accueillir et lui obéir en toutes choses, et il l' honora beaucoup, le plus qu' il put, et lui dit d' oui sur tout ce qu' il voulut. Ils chevauchent tous deux ensemble; tout le tournoi frémit et retentit … Cuirasse ni lames de fer, pourpoint, haubert ni gambeson, n' y aidaient deux boutons 

que Guillaume ne porte soudain à terre celui sur qui il étend son bras. Le seigneur Archambaud y frappe si bien qu' il prend et retient chevaliers, gagnant chevaux et chevaliers. Mais ne vous imaginez pas qu' ils leur restent, au contraire ils donnent cela, sans hésiter, à ceux qui veulent le demander; après Guillaume, le seigneur Archambaud eut le prix et l' honneur du tournoi. 


Archambaud fit publier son tournoi, et invita Guillaume à s' y présenter.


Guillems respon: "Ben y serai

Et ab vos, sener, mi metrai;

Car bon cor ai de vos servir,

S' ieu ren podia far ni dir

Que a vos fos ni bel ni bon;

Car sapias vostr' amix son.”


Guillaume répond: "J' y serai assurément et je me mettrai, seigneur, avec vous; car j'ai bon cœur de vous servir, si je pouvais faire et dire chose qui vous 

fût agréable et utile; car sachez que je suis votre ami.”


Archambaud vient à Nemours, raconte les exploits de Guillaume devant sa femme, Alix et Marguerite. Celles-ci lui demandent des explications, comme si elles ne connaissaient Guillaume que par la renommée. “Sans doute, dit Alix, ce chevalier est amoureux, car e'est l' amour qui excite aux grandes prouesses.” - “Oui, il est amoureux," répond Archambaud; et, pour ne laisser aucune incertitude, il tire d' une boîte une pièce de vers où Guillaume a exprimé son amour, et ajoute:


“Cel que las salutz mi donet,

Mais de IIII vetz mi preguet 

Non venguesson entr' avols mans, 

Ni ja non las ausis vilans; 

Car de la bella de Belmont..."


"Celui qui me donna les saluts me pria plus de quatre fois qu' ils ne vinssent 

pas en méchantes mains, ni que vilain ne les entendît jamais; car de la belle de Belmont... 


Il existe ici une lacune dans le manuscrit; mais la suite fait connaître qu'aux vers étaient jointes des miniatures.


Flamenca las salutz esgarda, 

E conoc Guillem aitan ben 

Com si 'l vis ades davan se, 

E la faisso de si meseissa, 

Aitan ben com si fos ill eissa. 

Flamenca regarde les saluts, et connut Guillaume aussi bien comme si elle le vît maintenant devant elle, et la physionomie d' elle-même, aussi bien comme 

si ce fût elle-même.


Flamenca emporte ces saluts, et e'est pour elle une douce satisfaction de recevoir de cette manière un témoignage de souvenir de son amant; soir et matin elle lit les saluts et contemple les peintures.

Cependant Archambaud fait publier son tournoi, et prie le roi d' y assister. Beaucoup de chevaliers étaient venus avec le désir de voir Flamenca.

Un échafaud est dressé pour les dames qui assisteront au tournoi.

Guillaume de Nevers arriva avec une suite brillante; il fit dresser sa tente tout près de l' échafaud où devait se placer Flamenca. Archambaud vint le visiter, et ils montrèrent l' un pour l' autre beaucoup d' égards. Othon et Claris accompagnaient Guillaume; Archambaud leur conféra la chevalerie.


En Archimbautz aqui meseis 

Ad amdos las espazas seis, 

E, per lur amor, a quaranta;

Et ill dui feron en L


Le seigneur Archambaud ceignit là même les épées à tous les deux, et, pour l' amour d' eux à quarante; et eux deux firent cinquante chevaliers.


Archambaud leur fit des présents en armes, habits, chevaux et équipage, et leur promit de leur donner plus encore; à cet effet il invita Guillaume à faire visite à sa femme.

Quand Guillaume arriva au palais, auprès de Flamenca, le roi lui-même se leva. Elle accueillit Guillaume comme si elle ne l' avait pas connu intimement.

On juge aisément de l' impatience que Guillaume et Flamenca ont de se trouver en particulier. Othon et Claris ont retrouvé Alix et Marguerite; Flamenca charge ses damoiselles d' apporter des gonfanons vermeils, dont elle veut faire présent à ces deux nouveaux chevaliers.

Flamenca, après avoir fait et reçu de nouvelles protestations d' amour, dit à Guillaume:


"Bels dous amix, donc respondes;

Lai vas Belmon cora anes

Vezer cella qu' es aitan bona,

Que tot lo pres del mon li dona?"

Guillems somris e pois respont:

"Ma douza res, cil de Belmont

Tam bona e tam bella es

Que de nulla re meins no m pes.” 

- "Belz dous amix, ben o sabia;

Mais per vos proar o disia.”


"Beau doux ami, répondez donc; quand allez-vous là vers Belmont voir celle qui est si bonne, qu'on lui donne tout le mérite du monde?"

Guillaume sourit et puis répond: "Ma douce amie, celle de Belmont est si bonne et si belle que je ne pense à rien moins.”

- "Beau doux ami, je le savais bien; mais je disais cela pour vous éprouver.”


Guillaume est retourné à sa tente; mais, après le souper, il revient au palais; il était placé auprès de Flamenca, et ils ne savaient comment s' y prendre pour se voir et se parler en secret, quand Archambaud arrive et annonce à Flamenca que, le lendemain matin, il fera des chevaliers; chargeant sa femme de choisir les joyaux qu' il doit offrir en présents, il prie Guillaume de l' accompagner, ainsi qu' Othon et Claris, pour l' aider de leurs conseils. Alix et Marguerite sont avec Flamenca; tous les six entrent avec Archambaud dans la chambre où étaient les joyaux; le mari dit bientôt: 


“Ieu m' en vauc a l' ostal del rei;

Vos est tres, et aquist son trei:

Et entre vos acordas vos 

Consi partas vostres cordos.” 


"Je m' en vais à l' hôtel du roi; vous êtes trois, et ceux-ci sont trois: accordez-vous entre vous comment vous distribuerez vos cordons.”


Il fait à Guillaume des excuses de le quitter ainsi. L' auteur fait observer qu' après son départ,


Amors e desirs feiron garda. Amour et désir firent garde.


Deux vers grattés et presque entièrement effacés en disent beaucoup et trop au lecteur; le troubadour continue et termine son récit par ce vers:

De la cambra gausent issiron. Ils sortirent heureux de la chambre.


Ils rentrèrent dans l' assemblée, et l' auteur ne manque pas de faire les 

réflexions que cette anecdote suggère. 

Le lendemain matin, le tournoi commence. Flamenca a promis son écharpe à celui qui le premier renversera son adversaire.

Guillaume renversa le comte de la Marche, et retint son cheval et son bouclier. De toutes parts s' avancent des bourgeois,


Qu' el volon de sa man levar,

Quar mout i anon manlevar.

Mas el lur dis: "Non vueill que m don

Le coms neguna resemson.” 


qui veulent le tirer de sa main, car plusieurs y vont cautionner. Mais il leur dit: "Je ne veux que le comte me donne aucune rançon.”


Il exige qu' il se rende prisonnier de Flamenca; le comte de la Marche se met à genoux devant elle, lui offre de se racheter;


Flamenca dis: "Sener, be m plaz

Que de preiso quitis sias.”


Flamenca dit: "Seigneur, bien me plaît que vous soyez quitte de prison.”


Elle le charge de porter l' écharpe à Guillaume. Il remplit son message.

Le tournoi continue; plusieurs chevaliers y figurent successivement; Guillaume y remporte de nouveaux avantages; il gagna seize chevaux de Castille, et les chevaliers qui les montaient devinrent ses prisonniers. Il les adressa encore à Flamenca, qui leur répondit:


"Vostra preisons no m' a mestier;

Ans vueil que sias tut deslivre.”


"Je n' ai pas besoin de votre prison; au contraire, je veux que vous soyez 

tous libres.”


Archambaud a aussi ses succès.

L' auteur décrit les exploits de plusieurs chevaliers. Le tournoi cesse vers le soir, et recommence le lendemain.

L' imperfection du manuscrit nous laisse dans l' ignorance de la fin du 

tournoi et du dénoûment du roman.



Remarques et notes.


Il n' y a sans doute rien de neuf dans les personnifications des êtres moraux que l' auteur admet dans l' action du roman, tels que l' Amour, la Jalousie, etc.; ce qui a un caractère de nouveauté, e'est l' idée du songe durant lequel Guillaume, ayant un entretien avec Flamenca, apprend d' elle-même les moyens par lesquels il pourra établir une correspondance par un ou deux mots prononcés tout bas, lorsqu 'll portera la paix, en présence de son mari; et ensuite, à la faveur de cette intelligence, arriver par un couloir souterrain jusqu'au bain, où elle sera sous la garde extérieure du jalouX Quoique ce moyen ait été employé avec différentes modifications dans divers romans postérieurs à celui-ci, l' auteur de Flamenca paraît s' en être servi d' une manière originale.

Le caractère du jaloux est tracé de main de maître. Il est plusieurs traits que 

nos bons auteurs comiques n' auraient pas désavoués.

Une loi de chevalerie, ou plutôt un usage qui ne se trouve guère indiqué aussi explicitement que dans ce roman, e'est le droit acquis aux vainqueurs sur la personne, le cheval et les armes du chevalier, qui restait captif, s' il ne se 

rachetait pas.

Les titres de plusieurs ouvrages cités, en parlant des jongleurs qui assistent aux fêtes du mariage, ne sont pas la partie la moins intéressante du poëme, et ils mériteraient des explications détaillées.

Aucun passage ne permet de présumer le nom ou la patrie du troubadour.

J' ose croire toutefois qu' il n' a pas composé son roman postérieurement à l' année 1264, époque de l' institution de la Fête-Dieu par le pape Urbain IV. (1: Elle fut confirmée en 1311 par le concile de Vienne.)

Qu'on se souvienne que Guillaume de Nevers ne pouvait voir Flamenca qu'à 

l' église, les jours de dimanche ou de fête.

Le troubadour désigne soigneusement chacun des jours du mois, de la semaine, de la fête où, pendant la cérémonie de la messe, Guillaume de Nevers, remplissant les fonctions de clerc de l' église, s' approchait de Flamenca et lui présentait la paix à baiser; or, il ne cite pas la Fête-Dieu, ni l' octave; il est donc très présumable que le troubadour a écrit avant 1264.

Comme plusieurs des grands personnages qui figurent dans le poëme ont vécu 

pendant le XIIe siècle, il est permis de croire que l' auteur l' a choisi pour l' époque de son action, et surtout pour celle du fameux tournoi où ils combattent.

Je pense que ce tournoi n' a pas plus existé que l' action même du roman, dont 

il fait un des plus heureux épisodes; mais j'aime à reconnaître, dans la composition de l' auteur, le soin habile de choisir, pour les mettre en scène, des personnages distingués qui avaient laissé d' heureux souvenirs chevaleresques ou historiques.

J' ai donc cru devoir rassembler en groupes ces antiques preux qui, d' après le 

troubadour, ont pu, sans invraisemblance, se rencontrer à une époque du XIIe siècle. Je rapporterai d' abord les passages où quelques uns sont désignés par leurs noms ou prénoms, et par leurs qualités; et ensuite je donnerai seulement l' indication des titres de ceux dont le troubadour n' a cité ni les noms ni les prénoms.


Aymeri de Narbonne.

En Aimerics, duc de Narbona. Le seigneur Aymeri, duc de Narbonne.


Alphonse, comte de Toulouse.


Anet jostar lo coms Amfos, Alla jouter le comte Alphonse, le meilleur 

Le meillers coms que nucas fos; comte qui oncques fût; je le dis de celui de 

De cel de Tolosa o dic. Toulouse.


Arnaud de Benville. 

L' autre fon Arnautz de Benvila. L' autre fut Arnaud de Benville.


Garin de Montpellier.

Jostet Garis de Monpeslier. Garin de Montpellier jouta.


Gautier, comte de Brienne.

Ab lo vescomte de Torena Avec le vicomte de Turenne jouta Gautier, 

Jostet Gautiers, le coms de Brenna, le comte de Brienne, et ils firent une joute

E feiron mout cortesa josta. très courtoise.


Geoffroi de Blaye.

Gaufre de Blaia era l' uns, L' un était Geoffroi de Blaye, qui oncques 

Que hanc non cavalguet jejus. ne chevaucha à jeun.

Gontaric, comte de Louvain. 

Am lo comte de Lovanic, Avec le comte de Louvain, qu'on appelait

C'om appellava Gontaric, Gontaric, alla jouter le comte Alphonse.

Anet jostar lo coms Amfos. 


Guillaume de Reotier. 

Ab En Guillem de Reotier Avec le seigneur Guillaume de Reotier jouta

Jostet Garis de Monpeslier; Garin de Montpellier; mais le Bourguignon

Mais no saup tan le Bergoinos n' en sut pas tant qu' il ne vidât bientôt les 

Que non vougues tost los arsos. arçons.


Hugues de Rosine. 

L' autre fon Uc de Rosina. L' autre fut Hugues de Rosine.


Geoffroi de Lesignan.

Le coms de Flandris vai poinent Le comte de Flandre va piquant rapidement 

Per miei lo camp isnellament; parmi le champ; il trouve Geoffroi de Troba Troba 'n Jaufre de Laisina... Lesignan... Ils se donnent tels coups à 

Tals colps si donon per las targas... travers les targes...


Jauselin, cousin d' Archambaud.

En Archimbautz e Jauselis,

Sos coignatz, tengron dans Nemurs.


Le seigneur Archambaud et son cousin Jauselin tirèrent du côté de Nemours.


Molin, frère du comte de Bar. 

Lo coms de Bar, vostre cosis, 

E sos fraires don Molis, 

Seran cavallier el mati.


Le comte de Bar, votre cousin, et son frère le seigneur Molin, seront chevaliers demain matin.


Ones, duc de Bourgogne.

Ones, le dux de Bergoina. Ones, duc de Bourgogne.


Raoul, frère de Guillaume de Nevers. 

Fraire fon del comte Raols Il fut frère du comte Raoul de Nevers.

De Nevers.


Thibaud, comte DE Blois.

Ab tan fo vengutz un juglars, 

E dis a 'N Archimbaut: "Bel sener, 

Le reis volia l' espasa sener 

A Thibaut, le comte de Bleis.”


Alors fut venu un jongleur, et il dit au seigneur Archambaud: “Beau seigneur, le roi voulait ceindre l' épée à Thibaud, le comte de Blois.”

Ce comte de Blois était sans doute parent de Guillaume de Nevers, puisque, à l' époque où celui-ci fut fait chevalier, dit le roman, le duc son oncle, qui lui

ceignit l' épée,

M et DCC libras li det, 

Et autras M det l' en le reis, 

Et autras M le coms de Bleis. 


lui donna mille et sept cents livres, et le roi lui en donna mille autres, et le comte de Blois mille autres.

L' histoire fournit les preuves de l' existence de la plupart de ces personnages, 

vers le milieu du XIIe siècle:

Archambaud VII, comte du Bourbonnais, en 1150;

Guillaume III, comte de Nevers, mort en 1148; Guillaume IV, en 1160;

Guillaume V, en 1168;

Aymeri de Narbonne ne prit possession de la vicomté qu'en 1192, mais il était né vers le milieu du siècle;

Gautier, comte de Brienne, en 1152;

Geoffroi Rudel de Blaye, troubadour, vivait au milieu du XIIe siècle;

Alphonse, comte de Toulouse, en 1148;

Geoffroi de Lesignan ou Lusignan naquit vers le milieu du XIIe siècle; il porta 

quelque temps le titre de comte de la Marche, passa dans le Levant et devint 

comte de Japhe vers la fin de ce même siècle.

Thibaud V, dit le Grand, meurt en 1152, et Thibaud, dit le Bon, lui succède aussitôt. N' est-il pas remarquable qu'on puisse trouver dans le premier celui qui donna des sommes considérables à Guillaume de Nevers, quand il fut reçu chevalier, et dans le second, celui qui fut reçu chevalier par le roi?

J' ai annoncé qu' outre les divers personnages ainsi désignés, il y en a plusieurs autres qui ne le sont que par leurs titres; ce sont:

Le roi et la reine de France, Le comte de Champagne,

L' évêque de Clermont,         Le comte de Flandre,

Le comte de Nemours, père de Flamenca, Le comte de la Marche,

Le vicomte de Melun,         Le comte d' Anduse

Le comte de Rodez,         Le comte d' Auxerre, 

Le comte de Saint-Pol, Le comte de Bar

Le sénéchal de Senlis, Le seigneur de Cardillac, 

Le vicomte de Turenne.

On peut donc admettre que le troubadour a voulu célébrer une action passée vers le milieu ou la fin du XIIe siècle.

Dans un passage que j'ai cité, Guillaume de Nevers fait allusion à l' ordre des frères pontifes, institués par S. Bénezeg à Avignon, à la même époque. 

J' ai cru pouvoir appliquer à cet ordre le vœu ou la promesse que Guillaume de Nevers adresse à Dieu de donner à église et à ponts les rentes qu' il a en France, si ses projets d' amour réussissent parfaitement.