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jueves, 8 de octubre de 2026

Appendix. I. Patois de Grenoble. Blanc dit la Goutta, inondation, 1740

Appendix.

Cet Appendix contient plusieurs pièces de vers et des extraits de manuscrits anciens en prose et en vers, inédits et écrits en patois de divers cantons. La plupart de ces morceaux sont indiqués dans la première et la seconde partie de ce mémoire, et tous doivent lui servir de pièces justificatives. On en remarquera plusieurs qui ne sont pas connus et qui n'ont jamais été publiés. La traduction de la parabole de l'Enfant prodigue en langue vaudoise mérite particulièrement d'être citée, les écrits de ce genre étant extrêmement rares; ce qui m'a décidé à joindre ce fragment à cet appendix. Il contient aussi quelques passages du dictionnaire manuscrit du patois de Grenoble; ils m'ont paru intéressans, puisqu'ils rappellent d'anciens usages dont la plupart sont perdus, dont quelques-uns sont encore conservés dans les montagnes; ils servent d'ailleurs à en expliquer le motif et l'origine. Il est curieux et intéressant de suivre l'esprit humain dans ses développemens successifs; et en le considérant tel qu'il était lorsque, encore enveloppé des langes de la barbarie, la superstition et l'erreur l'éclairaient de leur fanal trompeur, on apprécie mieux ses progrès, et on sent mieux aussi tout ce que l'on doit aux sciences et à la philosophie.
On trouvera encore à l'Appendix deux Chansons en patois de Grenoble, et un Vocabulaire des mots patois lès plus difficiles à connaître, avec leur explication.
Sous le n° XI sont placés le Serment de Louis de Germanie et celui des seigneurs français, l'un et l'autre en langue romane, l'un et l'autre accompagnés d'observations qui font mieux connaître ces deux précieux fragmens de notre ancienne littérature.

Appendix. I. Patois de Grenoble. Izera, Isère



N° I.
Patois de Grenoble.

Cette pièce de vers est de Blanc dit la Goutte, auteur de Grenoblo Malhérou. Elle est extraite des Recueils de la Bibliothèque de Grenoble, et est inconnue parce qu'elle n'a eu qu'une seule édition.

Coupi de la Lettra ecrita (: escrita) per Blanc dit la Goutta à un de sos Amis u sujet de l'Inondation arriva à Garnoblo la veille de Saint Thomas, 20. Décembro 1740.

Je profito, Monsieur, de cetta occasion, 
Per dire qu'auquaren de l'inondation
Qu'at, dit-on, fat merier dedin vôtron Garnoblo
Lo Prêtre, l'Artizan, lo Bourgeois et lo Noblo; 
(Que je n'appello plus Garnoblo Malherou (A), 
Puis qu'ul est devenu per lo pouro un Perou,
Qu'il at migeat de chair son saoû cettes fêtes, 
Et qu'il at oubliat le pertes qu'il at faites).

(A) L'Auteur fait ici allusion à une pièce de vers qu'il avait précédemment publiée sous ce titre.

Ne faut plaindre eujourdheu que los marchands grossiers,
Los marris tesserants avey los epiciers: 
Los pouros, est ben vray, perdont tous lor manléva;
Mais qu'êto que lor bien, un tupin, una ecuella, 
De pailli una fourcha per couchier sans lincieu; 
La plus granda partià n'at pa né de crusieu; 
Tout lor habit consiste en qu'auque serpeléri, 
Que pendolet souvent jusque a la jarretéri; 
On vat los habiller de sarges, de sardis, 
Il saront plus contens que Saints de Paradis.
Mais comma tout ceu bien ne vint qu'après l'aygageo,
Me faut donc commencier à parla du damageo;
Je ne marquaray pas ni lo temps, ni los jours, 
Parce qu'icy lo temps recommence toujours: 
Que qu'en set, est venu sçay qu'un Drolo en galoches, 
Vêtu d'un grand gillet que n'ayet point de poches, 
Que croisavet devant à dous rangs de boutons, 
Ses Brayes descendiont jusqu'à sus sos talons.
Je devinis dabort à ceu bravo equipageo,
Qu'êret un marinier de notron veysinageo: 
Il informe en intrant Monsieur notron Griffier 
De son nom et surnom, de son ageo et mêtier, 
Ensuita dous Soudars lo menont à la porta
De l'endret où l'on tint le gens de cella sorta; 
Comma je voulins vey celeu nouvet venu,
Je fis signo us Soudars de qui j'êtins connu;
Ceu Drolo en m'aprochant me fit la reveranci,
Se creyant que j'êtins un hôme d'importanci;
Sans façons, l'y dissi-jeo, et point de compliment, 
Tout est semblablo icy du mêmo regiment, 
T'ès tout ce que je seu, nous ne sont que des ombres, 
Que dêvont habità cettes demòres sombres,
Devant que sieze pou te sarès bien instruit 
De ce que faudra fare en ton petit reduit, 
Ainsi laissons celey; je veyo à ton corsageo, 
Que t'ès qu'auqu'habitant d'uprès de Sassenageo: 
Vous avez tiria justo, oüé Monsieur, est bien vray
Que je seu batteley nâtif de Noyaray; 
Je piccavo los Bous de Patron la Riveri, 
Nous êtions remontà quasi lo dret de Geri, 
Mos dos Bous perdant terra et fasant un fau pas, 
De dessus de lor joug me traissiront à bas, 
Et per malheur per mi l'Izera qu'eret forta, 
M'entraînit en Tràcloutra u dessout de la Porta; 
J'y demoris crocha, j'eus biau crià marci, 
Nec-un ne repondit, chacun songeant à si; 
Me restavet incou qu'auque foibla esperanci
De m'en pouvey tirié avec un pou d'aizanci, 
Mais per malheur per mi lò pont levis chessit, 
Et me poussant à fond ma têtà fracassit; 
Veyés la cacarochi, elle est incoura néri; 
Me fallut donc songier à partir per la gloëri, 
Et je me seus trouvà, quasi dins un moment, 
Entourà de soudars dins ceteu logiment:
J'entendis en passant u Quais, à la Peréri,
U Fauxbourg de Tràcloutra et dins nôtra Charéri (B),
(B) Rue du Boeuf où logent ordinairement les Batteliers.
U secours, u secours, helas! tout est perdu,
L'ayga a deja gagna lò coin de Maupertu; 
L'on ne pot plus passà vers l'Egleysi du Carmes; 
De tous flans on oüiet de nouvelles allarmes; 
Chacun fuyet per tout sens se determinâ
A sortir de chieus si ço qui pouviet sauvà,
Et nec-un ne sçaviet donnà ni tour, ni vouta, 
Per trouvar un endret â se bettre à la souta; 
La plus granda partià du pouros boutiquiers 
Se sarions tous neyas si, dedins lors quartiers, 
Celos qu'êront logeas dins los plus hauts étageos, 
Ne los eussions reçeus avecques lors bagageos.
Mais ne suffisiet pas, tau que pot albergier
A son hôto ne pot donnà de que migier;
Los pauros ont toûjours des effans en grand nombro;
Commant donc se tirier de ceu nouvel encombro?
J'entendis d'autro flanc, consolas-vos, Meynâ,
Ne vos manquarat ren, Dieu vous a destinà 
De gens qu'auront lo soin de vous fournir d'avivres; 
Lò fio, l'ayga, la ney, la glaci n'y los givres
N'ont jamay bettà boena à lor grand charità, 
Ils provoyont de tout que que poësse coutà,
Ils dêvont u plutò vous bettà tous à l'ayso, 
Et per vous rassurà, faut que je los nomayso:
Monseigneur de Caulet (C), Monseigneur de Marcieu (D), 

(C) M. de Caulet, Evêque et Prince de Grenoble.
(D) M. le Comte de Marcieu, Maréchal de Camp des Armées du Roi.

Ils ont la voix du peuplo, ils ont la voix de Dieu; 
On pot los appellà d'hòmes incomparablos,
En voyant ce qui font per tous los miserablos: 
Nôtre Evêque est toujours levà de grand matin, 
Ço qui mige est pou d'oüra, et ne bêt point de vin;
A quinta heura que siet il vous dône audianci, 
Il écôte chacun avey grand patianci,
Que l'on sieze Monsieur ou ben pauro, est tout un,
Il se montre pertout qu'u l'est pâre commun; 
U l'est plus retenu qu'un Capucin novicio, 
At toutes le vertus, et n'eut jamay de vicio; 
Il ne prenit jamais de divertissement;
Lò soin de son troupet fat tout son pessament; 
Il n'a pas son parey dedin touta la Franci.
Mais je veyò de loin Marcieu que prend l'avanci;
Veyés-vous comma il vogue avey sos dos batteux, 
Il sont chargeas de pan, d'ayga, de chair, des oeufs,
Il a déja couru per trés feys les charréres,
Ses armônes jamay ne furont les darréres; 
L'on n'en est pas surprey, cel hôme est coutumier
A la guerra et per tout d'être toujours promier.
Monseigneur de Barral (E) fat coulà de se pôches
Una mina d'argent per toutes les Perroches; 
Il commencit d'abort per cinq cens biaux ecus; 
Touta sa familli s'est bettà presque à flus;
De la Garda sur tout que des aygues si grandes
Ne pûront amortà l'ardeur de ses offrandes; 
On lò veyet gaffà dedins plusieurs quarties, 
Per allar visitar los gueux din los graniers.
Monsieur de Montcarrà, Monsieur Rochechinard,
A tout ce qu'eyt de bien souvent sont per un quart; 
Per portà lor armonâ en raset s'embarquiront, 
D'ou devant que finir lor coursa ils cupeliront,
Ne s'en fallit de ren qu'ils ne fussiont neyas, 
Car de la teta us pieds il furent bien bagnas.
Monseigneur de Caulet revint dessus la scêna, 
Per tous lous malheroux veissia nouvella aubêna,
Il sçat assaisonnà sos dons de compliment, 
Semble qu'on ly fat graci acceptant son argent.
Monseigneur de Piolenc (F) voulut vey per leu mêmo 
Ce que seret passà din ceu grand stratagémo; 
La veilli du delieugeo il aviet eû lo soin 
De fare arré de tout ce que fassiet besoin; 
Monsieur de Jomarron et touta l'Intendanci
Se pourtiront à tout avey grand diligenci;

(E) M. de Barral, second Président au Parlement de Grenoble.
(F) M. de Piolenc, premier Président et Commandant de la Province.

Los Coussios vigilans firont tant cella not, 
Qu'ont eut lò landeman per dix jours de pan cot; 
Et per proportion on aurat eu de soures 
De los provisions en toutes sortes d'oüres.
Ne faut pas essiblà Monsieur nôtron Major, 
Dins tous los accidens du mondo il vaut tout l'or; 
Et tous per évitar qu'auque nouvella perta, 
Nôtros angenieurs êtions toûjours à lerta, 
Messieurs du Bataillon et de l'Artillari 
Se bettavont per tout din la patroüillari; 
On ne pot trop ventar toutes le Gens de guerra, 
Ils allavont dins l'ayga ainsi que sur la terra, 
Et sens lo promp secours de touta la troupa,
On aurit barbotà treys meys dins la louppa.
Nous fallit separà; los Soudards que menavont 
Lò joëno Batteley trop s'impatientavont; 
Enfin per coupà court, ceu Garçon m'at aprey, 
Que vous avias moins d'aiga en sept cent trente-trey, 
Et que de grosses Gens, mais sur-tout los femelles,
Devant que fusset jour sortiront de chieux elles.
Vous jugiés bien Monsieur qu'u ne m'a pas tout dit.
Si donques j'ai fat fauta en ceu petit recit, 
Ou sautà qu'auquaren, faut qu'on m'eu pardonneyse; 
Mon dessein n'étant pas d'offença qui que siese.
Adieu sias, faites dire una bonna Oraison
Per Blanc dit la Goutta, de placi Clavayson.

Troisième Partie. Littérature dauphinoise.

Troisième Partie.

Littérature dauphinoise.

Troisième Partie. Littérature dauphinoise.


Quel que soit l'état actuel des idiomes vulgaires du département de l'Isère, l'esprit naturel à ses habitans a su les plier aux formes de l'éloquence et aux règles de la poésie. Dès le milieu du dix-septième siècle, une muse dauphinoise se montra pour la première fois sur le Parnasse, et sous les auspices d'Erato, les bergers des bords de l'Isère parlèrent dans des pastorales leur langue maternelle. Ce premier essai eut ensuite des imitateurs.
Plusieurs ouvrages en langue vulgaire furent imprimés; d'autres sont encore inédits; un plus grand nombre est perdu.
Un goût assez soutenu pour cette littérature indigène engagea même quelques personnes instruites à s'occuper d'ouvrages élémentaires pour en faciliter la connaissance: tel est le Dictionnaire étymologique de la langue vulgaire qu'on parle dans le Dauphiné, manuscrit inédit par lequel nous commencerons l'Essai sur la Littérature dauphinoise qui doit terminer ce Mémoire.
Ce Dictionnaire forme un volume de 404 pages grand in-8°.; il est autographe, d'une écriture assez belle et sans nom d'auteur; il contient un assez grand nombre d'articles pour le croire complet; des notes marginales et des additions servent encore à le rendre tel. On y trouve mêlés quelques cahiers d'un dictionnaire latin et d'un dictionnaire français, mais sans ordre ni suite.
Considéré seulement comme lexique de l'idiome vulgaire de la langue dauphinoise, ce manuscrit offre un grand intérêt, et son auteur fait preuve de beaucoup d'érudition. Chaque mot, rangé par ordre alphabétique, est suivi de son étymologie recherchée dans les langues anciennes et modernes, telles que l'hébreu, le grec, le latin, l'italien, l'espagnol et l'allemand.
Mais il nous semble que l'auteur, dans ses recherches étymologiques, a beaucoup trop accordé à la langue italienne, et qu'un mot expliqué par l'italien n'est pas pour cela expliqué, puisqu'il est vrai qu'à une époque peu éloignée de nous, l'italien, le provençal et l'espagnol ne formaient qu'une seule et même langue, qui fut la romane, comme on l'a souvent démontré, et comme le prouvent encore les rapports nombreux, nous dirons même l'identité de ces langues entre elles.
Nous croyons devoir encore faire remarquer que dans ses étymologies latines, l'auteur a trop souvent usé des mots de la basse latinité, sans faire attention que cette basse latinité n'était elle-même qu'un mélange de mots gaulois ou celtiques latinisés, et de mots latins.
Mais on ne doit pas se dissimuler toutes les difficultés qu'aurait présentées un semblable travail entrepris d'après le plan que ces deux observations indiquent. Elles n'ôtent rien d'ailleurs à l'intérêt de ce dictionnaire; cet intérêt s'accroît même par le soin qu'a eu l'auteur de conserver dans son travail plusieurs fragmens de poésies dauphinoises
qui sont perdues, et surtout d'ajouter à beaucoup de mots des notes très-précieuses pour l'histoire de ce département, puisqu'elles contiennent l'indication et l'explication d'un grand nombre d'usages, de coutumes, de jeux et de proverbes particuliers à notre pays. Ainsi il explique l'origine des pélerinages qu'on faisait autrefois à Saint-Egreve, près de Grenoble, pour la guérison de la goutte; il démontre l'identité qui existe entre le jeu des noisettes connu en Dauphiné sous le nom de Allen Jean et le *gr des Grecs; et à propos du mot bimbolà, barriolé, il commente et éclaircit un passage grec de Codinus, de officiis Constantinopolitanis (46 : 77 et 85. Editio Regia. 1648), relatif à la coutume qu'avaient les empereurs et les patriarches de Constantinople, de ne marcher en public que précédés de *gr ou de *gr, mots grecs sur l'explication desquels Ducange, Gretser et plusieurs autres commentateurs de Codinus différaient d'opinion, sans en avoir donné une de vraie.
L'auteur du dictionnaire prouve que ces mots indiquaient un ou deux flambeaux; en séparant d'abord *gr et *gr, un et deux, il reste *gr qu'il dérive de l'italien Bambola qui a fait Binbola, signifiant de diverses couleurs, parce que ces flambeaux étaient enfermés dans des lanternes attachées à des bâtons peints ou dorés en couleurs diverses; et ces mêmes lanternes étant fabriquées à Gênes et à Venise, on les adopta à Constantinople avec le nom italien. L'auteur a aussi consacré une page à l'éclaircissement de l'usage des Bordalunéïri, espèces de brandons qu'on allume à la campagne à diverses époques.
Nous bornerons là ces indications; elles suffisent pour prouver que l'auteur du dictionnaire manuscrit dont il est question a apporté beaucoup de soins dans la rédaction de cet ouvrage, et nous croyons faire plaisir à nos lecteurs en en publiant un court extrait relatif à plusieurs anciens usages du ci-devant Dauphiné (47: Voy. l'Appendix, n°s 6 et 7.)
Mais cet au leur ayant gardé l'anonyme, nous ne pouvons réunir sur lui que des conjectures: elles sont telles cependant que nous croyons pouvoir avancer que Nicolas Charbot, avocat à Grenoble, est l'auteur de ce dictionnaire. La première indication nous a été fournie par un passage d'une brochure in-4°. publiée en 1774 par l'abbé Gras Duvillard, chanoine de l'église Saint-André de Grenoble. Il dit dans une note, page 15, que l'avocat Charbot a fait un dictionnaire étymologique du patois de Grenoble. A ce rapport ajoutons, 1°. qu'il existe une histoire de la ville de Grenoble, manuscrit inédit (48), dont le même Charbot est l'auteur; 2°. que l'écriture de ce second manuscrit ressemble beaucoup à celle du dictionnaire. Nous pouvons, donc conclure de ce que nous venons de dire, que c'est à ce même Charbot qu'est dû le dictionnaire étymologique de la langue vulgaire qu'on parle en Dauphiné (49).

(48) M. J. C. Martin a fait usage de ce manuscrit dans ses notes de l'Histoire du Baron des Adrets. Voyez ce que j'en ai dit dans la préface de mes Antiquités de Grenoble, p. IX.

(49) Ce manuscrit appartient à M. Dubouchage, préfet du département des Alpes-maritimes et correspondant de l'Académie de Grenoble.

Cet ouvrage m'a fourni quelques secours pour ce travail, et j'y ai puisé plusieurs des mots qui forment les deux séries qu'on a déjà lues ci-dessus. L'impression de ce dictionnaire ne pourrait qu'être bien accueillie dans un moment où l'attention du gouvernement et celle des savans se fixent sur les idiomes vulgaires; ceux du département de l'Isère y gagneraient en particulier, et ce serait un moyen de plus pour la lecture des ouvrages qui composent la littérature dauphinoise.
Les premiers essais datent du commencement du dix-septième siècle. Parmi les pièces qui ont resté, une des plus anciennes est la pastorale de la constance de Philin et Margoton, par Jean Millet, imprimée à Grenoble par Edouard Raban, demeurant à la place Saint-André, près la porte du palais, à l'enseigne du navire, en 1635, in-4°.
Margoton, par reconnaissance, répond à la tendresse du berger Philin; Pierrot, par jalousie, cherche à traverser leurs amours.
Une belle dame s'est éprise de Philin; dédaignée, elle veut se faire venger par un fat savoyard qui ne fait que des maladresses.
Le juge du lieu, surpris par les faux rapports de la dame (elle n'a pas d'autre nom dans la pièce), fait conduire Philin en prison. Mais Pierrot, revenu à des sentimens plus généreux, parvient à approcher le roi qui passait en Dauphiné; il lui raconte les aventures de Philin, et obtient sa liberté. Philin est aussitôt uni à Margoton, après avoir vaincu la résistance que lui avaient jusque-là opposée les parens de celle-ci. 
Cette pastorale en cinq actes est dédiée au comte de Sault; elle est précédée d'un prologue de soixante-dix-sept strophes de quatre vers, récité par la nymphe de Grenoble à la louange du comte et de la comtesse. À la première scène, Margoton seule a devancé l'aurore et Philin aux pâturages, et apercevant la première lueur du jour, elle dit:
La not malencontrousa, eibruda du levan,
Sauve se ratapene et sou leidou chavan.
L'auba ploure de joey; toutte le flou i moille, 
Et per les eissuyé lo solei se deipoille
De l'aiga de la mer et de tout lou brouillat. 
Lous uzeu deigourdi font branda lou foillat, 
Et sorton en chantant du fon de lour cachette
U brut que mous agneu font avec lour clochette.

Ce tableau fidèle du point du jour est rempli de naïveté, et les idées qu'il renferme sont bien celles d'une bergère qui ne connaît que les champs. Le langage affecté de la dame, et le jargon recherché du savoyard, contrastent singulièrement avec cette naïveté, et pas une de leurs fades comparaisons n'approche de la justesse de celle que le père de Margoton fait de l'honneur avec un miroir.

Margoton.

A l'apréhention mon esprit ne s'attache, 
Me sintant l'hounou net comme un miray sen tache.

Diguo.

Lo moindre souflo rend lo miray tout pani, 
Ainsi et de l'hounou: la moindra vilani, 
Lo moindre mauvey ven que lui soufleise contra, 
Rend leida sa verrina et sa plu belle montra.
La filli, ben qui set sagi, ver lou garçon 
U moindre eycart qui pren, engendre lo soupçon, 
Soupçon qui, à la fin, se convertit en blasmo.

Cette digression sur l'honneur est terminée par l'ordre que donne Diguo à sa fille Margoton de ne pas écouter Philin. Margoton veut justifier ainsi son amour aux yeux de son père:

Phlin, lo plus gentì de tou lous Allobrogeo,
Qui at les action reigley comme un relogeo, 
Et contra qui à tort vos etes ombrageou, 
Contra mous ennemi s'eit montra courageou: 
Car quand nostrou vergié, boey, pra et paysageo
Serviron u soudar de malheyrou passageo, 
Trey vilain affama, comme lou charoupié, 
S'eyforçant de ravi à la terra mou pié, 
Affin de me rafla la flou que je conservo; 
Ceu bergie, contra qui yo volé que j'observo
Vostrou commandamen, du boey lo plu claffi 
Accourut u premie ey ciclo que je fi: 
Aussito à gran coup qu'ù fi plourre sur ello
Sa valou me rendit l'officio d'un fidello;
Car mougra lours eypeye eilli me deilivrit.
Adon de son amour ma rayson s'enyvrit.

Telle est la circonstance qui a rapproché Philin et Margoton. Les parens de celle-ci s'appaisent, et Philin reçoit le prix de son courage. La dame conte sa peine aux vents, et le chevalier savoyard vole à d'autres aventures. Ces deux derniers personnages parlent en français.
Le langage du chevalier a été à moitié travesti à dessein par l'auteur; mais celui de la dame l'est aussi sans qu'il s'en doute.
Cette partie française de la pastorale de Philin manque entièrement de goût et de poésie; elle n'est pas à la hauteur des plus médiocres pièces que le Parnasse français avait déjà vu éclore.
Dans le dernier ouvrage de Jean Millet, plusieurs de ses personnages parient aussi français; il le publia en 1665, sous ce titre: la Bourgeoisie de Grenoble, comédie en cinq actes. A Grenoble, chez Philippe Charvis; 145 pages in-8°. Cette pièce fut composée pour célébrer la prise de possession du gouvernement du Dauphiné par M. le comte de Sault. Dans un long prologue, la fée de la Bastille de Grenoble complimente le comte sur ses talens, sa réputation et celle de ses ancêtres. 
Ce prologue précède la pièce dont les personnages sont Marciane, veuve; Diane, sa fille; Rochimon, veuf; Cassore, son fils; Florinde, nièce de Rochimon; Bergame, fils de Gautier, avocat; Trottin, procureur; Valleton, huissier; Barbansonne, Guillomelle et Gazette, trois fées; 
Pacine, déesse de la paix; Garbarin, meunier; un lutin, Gautier et trois sergens. Il s'agit d'amour, de mariage, et, comme dans toutes les comédies et trop souvent dans le monde, les vieux ont des prétentions ridicules, les jeunes de la malice, les jaloux de la méchanceté; les uns font des sottises, les autres des étourderies, ceux-ci des bassesses; les vieux se fâchent, les amans se désespèrent, les méchans triomphent un moment; on se brouille, on crie, on va se battre; mais les trois fées accourent, et par les effets de leur bienfaisante baguette, ramènent l'ordre, la paix et le bonheur: la pièce se termine par trois mariages.
La longueur des détails et la complication de l'intrigue qu'il est si facile de nouer et de dénouer au moyen des féeries (tant il est vrai qu'un des caractères de la bonne comédie est de montrer le monde tel qu'il est), m'ont décidé à ne donner qu'un léger aperçu de la Bourgeoisie de Grenoble, qui n'est pas la meilleure production de son auteur. 
Ses personnages les plus marquans parlent français; mais l'auteur n'est pas très-heureux en ce genre; il le fut encore moins dans son essai, dont je n'ai pas parlé jusqu'ici, quoiqu'en interrompant l'ordre de la publication de ses trois ouvrages, à cause de la longueur et de l'intérêt piquant du sujet.
Cette première pièce de Jean Millet est intitulée: Pastorale et 
tragi-comédie de Janin; elle avait été imprimée à Grenoble par Richard Colson, en 1633, in-4°. Elle fut le premier essai de Jean Millet, et elle a eu un succès constant, non pas au théâtre, quoiqu'elle y ait paru, mais parmi les littérateurs et les amateurs de nos hameaux, pour qui il a fallu en faire quatre éditions successives et quelques contre-façons.
Cette pièce mérite jusqu'à un certain point cet honneur que n'obtiennent pas tous les bons ouvrages; le sujet semble le justifier aux yeux de ses lecteurs ordinaires.
L'indiscrétion de Janin le brouille avec Lhauda, sa bergère. Amidor est très-à-propos conduit auprès d'elle par le hasard et il en devient amoureux. Lhauda répond à son empressement et lui engage sa foi. 
De là, grande discussion entre la mère de Lhauda, qui est flatée des assiduités d'Amidor, et le père Piéro qui préfère Janin. De là aussi grande jalousie de Janin, qui ne néglige rien pour traverser les amours d'Amidor et de Lhauda, et qui, après avoir employé les menaces et fait usage contre eux de sa longue fronde, va implorer la puissance d'une sorcière du voisinage; il en emprunte un flageolet qui fait danser tous ceux qui l'entendent, et il obtient d'elle les moyens de nouer l'aiguillette des deux amans lorsque le prêtre leur donnera la bénédiction nuptiale. Mais le déguisement d'Amidor, l'entêtement de la mère Thievena, la persévérance de Lhauda, les clameurs des commères du voisinage et la prompte célébration des noces décident le consentement de Piéro, préviennent les effets du sortilége, font le bonheur des deux amans qui sont unis, et le malheur de Janin qui se précipite du haut d'un rocher.
De semblables compositions ne peuvent être jugées que dans les détails, et la pastorale de Janin en offre d'intéressans sous le rapport des idées, des situations, et de la manière dont elles sont exprimées. 
Janin se plaint de la réserve de Lhauda, et pour l'engager à l'aimer, il lui cite l'exemple de sa mère qui a aimé et qui devrait en donner le conseil à sa fille.

I te det commanda d'imitta lou colom
Qui l'amour bec à bec pratiquon tout deulon.

Lhauda.

Mais plusto d'imita la luna blanchinella
Qui fat en cheminant contr' amour sentinella,
Car i ne leisse pas s'approchié lu soleil,
Inco que jour et not u rode u tour de ley.

Janin.

Voudria tu que de même u tour je te rodisso
Et que sen te touchié de près je te perdisso.

Lhauda.

Je voudrin ne jamey nos aprochié plus près 
Que le roue d'un char qui se couron après
Sen pouvey s'attrappa, qui jamey ne s'abordon, 
Et qui pas moins en tout ce qu'elle font s'accordon.

On ne peut pas refuser à ce dialogué de la grace et de l'ingénuité; les bergers ne sauraient mieux parler, si cependant ce n'est pas là trop d'esprit pour des bergers. Lhauda est moins relevée dans son dépit contre ses parens, qui, à son avis, tardent trop de la marier.

J'ai quinze ans sur le coste, et quand je dirin seize,
Je ne mentirin pas, car seu nassa lo treize
Du mey que l'on entend chanta lo rossignou.
J'ai doncqua prou de tem, de par nostro seignou.
Que volonti donq fare, attendre ma trantana?
Ha je ne volo pas qu'u me gardon per grana; 
Lo premié qui vindrat, ma qu'u set à mon gra, 
Sarat ceut que m'ara; autramen per lou pra
Je farei per deipit izela nostre boyé;
J'uvrirai lo jardin à toutte nostre troye; 
Je ne passarey ren lo lacet u colou; 
Je leissirey migié nostrou mouton u lou; 
A tout nostrou toreu j'outaray le sonaille; 
Je leissirey mouri de sey nostre polaille; 
J'oustarey tou lo not l'ano du ratelié; 
Je farey barrula tout per lous echalié; 
J'eycarabossiray totta nostra vaissella;
Je frandeïrey tout, jusqu'à la moindra sella,
Les ole, lou peiret, lou pot; j'eiclaparai 
Nostrou veiro, et tout ce que j'attraparay; 
J'aitraissiray lo fi; j'aiguirirey lo lingeo; 
Enfin je lour farey mey de ma qu'un vieu cingeo.

Assurément voilà toute l'encyclopédie d'une villageoise, voilà aussi l'indication de tout le mal dont elle est capable. Ce morceau peut faire apprécier le talent de l'auteur, et il n'y a pas une idée de Lhauda qui ne vînt à la tête d'une bergère de seize ans courroucée d'être encore fille.
Le désespoir de Janin à la nouvelle du mariage de Lhauda, est un des meilleurs morceaux de la pièce. Après avoir maudit en détail les habitans de plus de soixante villages des environs de Grenoble, à chacun desquels il donne une épithète qui a passé en proverbe, son désespoir s'accroît, son imagination s'égare, et dans l'excès de sa douleur il est déjà transporté dans un autre monde:

Courageo, lon verra bientôt me funeraille; 
J'intendo croaqua lou courbat et le graille;
Ah! je veyo virié lous abro d'alentour;
La terra dessout mi fat un million de tour;
Je veyo que lo ciel tombe dessu le roche, 
Je veyo que su mi la rochi se deiroche. 
Que je veyo de gen qui de l'air sont tomba; 
Comme d'eitelo u ciel tout tralut iqui ba.
Sont to d'ange ou que sont?

Il se calme ensuite, et se livrant à tout l'excès de son amour, son dernier souvenir est encore pour son infidèle.

… Adieu mondo perver, 
Mondo qu'at la conscienci et l'arma de traver; 
Adieu maudit paï que l'Izera partage,
Coulan ainsi que fan la serpen din les age.
Adieu gentie tropel, que j'ay bien perbocha, 
… Adieu Lhauda, 
Adieu a tout jamey, volagi sen cervella, 
Tu n'aures de ma mort ni de mon corp nouvella.

Ainsi finit Janin; ainsi finit la pastorale et tragi-comédie dont son amour est le sujet.
Par l'aperçu que nous avons donné et du sujet et de la manière dont il a été traité, on peut pressentir les causes de l'espèce de célébrité dont jouit cette pièce connue vulgairement sous le nom de la Lhauda. Il n'y a point de doute que cette célébrité ne s'accroisse encore, surtout si ce que l'on raconte acquiert un certain degré de vraisemblance historique.
Dans ce cas il faudra voir dans la Lhauda une de ces femmes qui, par leur beauté, par les agrémens de leur esprit, la délicatesse de leurs sentimens, la supériorité de leurs idées, ou par leur amabilité, font oublier les haillons de leur enfance, et ne font qu'un pas de leur chaume rustique sous les lambris des palais; de ces femmes aux pieds desquelles la fortune semble jeter les rois et les couronnes. Voici ce qu'une note manuscrite et diverses recherches que j'ai faites m'ont fourni sur la Lhauda et le sujet de cette pièce.
Claudine Mignot, appelée dans son village la Lhauda, fille d'une herbière du Bachet, près de Meylan, à une lieue de Grenoble, fut, encore très-jeune, le sujet des empressemens du secrétaire de M. d'Amblérieux, trésorier de la province de Dauphiné. Le jour fixé pour les fiançailles, étant auprès de son amant, elle laissa échapper un de ces vents qui choquent en même temps le nez, l'oreille et la bienséance. 
Le secrétaire offensé se retira, et le projet de mariage fut rompu.
Quelques mois après, le secrétaire s'humanisant, demanda le consentement de M. d'Amblérieux à ce mariage: il l'obtint avec la permission de lui présenter sa fiancée, et l'offre de faire les frais de la noce.
M. d'Amblérieux, vieux garçon, possédait à Saint-Mury, commune de Meylan, un domaine où il se rendit et où il vit Claudine Mignot. Il en fut si charmé, et d'abord si épris, qu'il songea aussitôt à éloigner son secrétaire. Il lui donna des commissions pressantes pour Grenoble, chargea ses amis de l'y retenir pendant quelques jours, et pour s'assurer de cette conquête, forcé de parler mariage, il envoia le soir même demander à M. Scarron, évêque de Grenoble, trois dispences de publication de bans, épousa la Mignot, et congédia ensuite son secrétaire avec de l'argent.
Ce sont là les trois principaux personnages de la pièce, le secrétaire sous le nom de Janin, le trésorier sous celui du Gentilhomme, et la Lhauda elle-même.
Ce mariage, duquel naquirent deux filles qui ne vécurent pas long-temps, brouilla M. d'Amblérieux avec sa famille. Ce fut pour lui une raison de plus qui l'engagea à instituer son épouse son héritière universelle. Après la mort de M. d'Amblérieux, son testament fut attaqué par sa famille. La Mignot alla elle-même à Paris, en 1658, solliciter un arrêt d'évocation; elle réclama la protection du maréchal de l'Hôpital, âgé de soixante-quinze ans et veuf depuis 1651.
Le maréchal la vit, l'aima et l'épousa dans la même semaine; il vécut deux ans avec elle, et en mourant il lui fit autant de bien qu'il le put. Après quelques années d'un second veuvage, la Mignot eut l'occasion d'être connue de Jean Casimir II, roi de Pologne, qui avait été successivement jésuite, cardinal et roi, et qui, charmé de la veuve du maréchal de l'Hôpital, l'aima et l'épousa presque aussitôt qu'il l'eut vue. Cette dernière circonstance est différemment racontée par l'auteur de la note dont j'ai parlé plus haut, et par madame Dunoyer dans ses lettres historiques et galantes, le seul écrivain qui ait fait mention de Claudine Mignot.
L'auteur de la note prétend que la veuve du maréchal se rendit en Pologne pour obtenir la permission de vendre des biens que le maréchal lui avait légués. Madame Dunoyer assure, au contraire, que cette veuve avait été ruinée par son mari, et qu'elle fut connue par Casimir, lorsqu'après avoir abdiqué la couronne, il se rendit en France, où il obtint de Louis XIV les abbayes de Saint-Germain des Prés de Paris, et de Saint-Martin de Nevers. Ce dernier rapport mérite beaucoup plus de confiance que le premier, puisque 
1.° Jean Casimir avait été marié à Marie de Conzague, veuve de son prédécesseur, et qu'elle ne mourut que très-peu de temps avant l'abdication de Casimir; 
2°. que les historiens de Pologne ne disent pas que ce roi ait été marié deux fois; 
3°. que le maréchal de l'Hôpital étant mort en 1660, âgé de soixante-dix-sept ans, le second veuvage de Claudine Mignot et ses liaisons avec le roi de Pologne, coïncident avec le séjour de celui-ci en France, après son abdication qui eut lieu en 1667. Disons donc avec madame Dunoyer, que la veuve du maréchal de l'Hôpital connut Casimir II à Paris, et qu'alors elle n'avait plus rien à elle, si ce n'est l'honneur d'être la veuve d'un maréchal de France. Madame Dunoyer ajoute: 
“Elle avait encore le secours de ses attraits pour acquérir de la fortune, et ils lui valurent la conquête de Casimir, roi de Pologne, qui, après avoir abdiqué la couronne, vint se retirer ici (à Paris), où le roi lui donna l'abbaye de Saint-Germain des Prés. Ce roi dépouillé, charmé des agrémens de la Maréchale, se donna à elle; et quoiqu'il se fût fait de l'église, comme il n'est point de loi dont les souverains ne prétendent pouvoir se dispenser, il l'épousa secrètement, mais non pas assez secrètement pour que la dame n'ait pu le faire savoir; il lui a même fait tout le bien qu'il a pu en mourant (en 1672). Elle n'est pourtant pas si riche qu'elle l'était après la mort de son vieux conseiller; mais aussi elle est veuve d'un roi, et c'est monter bien haut pour sortir d'un endroit si bas. Je ne sais si ce que je vous dis là se trouvera conforme à ce qu'on vous a conté; c'est pourtant ici la véritable histoire de la maréchale de l'Hôpital. J'étais chez mademoiselle d'Aleirac avec elle, et je remarquai qu'en parlant du roi Casimir, elle dit toujours le Roi Monseigneur, pour faire voir par là qu'il était son époux. Elle est bien aise que personne ne l'ignore; mais il ne lui est pas permis de prendre la qualité de reine, qu'elle ne pourrait pas non plus soutenir.”

Ces détails font connaître la veuve du Maréchal d'une manière assez particulière; et nous devons dire encore, d'après madame Dunoyer, “que dès qu'elle fut l'épouse du Trésorier, elle prit des manières convenables à son rang, et travailla à acquérir, à force de soin, ce que sa naissance et son éducation n'avaient pu lui donner. Elle eut toutes sortes de maîtres; elle apprit toutes les sciences, et elle employa à se former l'esprit tout le temps qu'elle fut auprès de ce vieux mari.”
Ajoutons, d'après l'auteur de la note manuscrite, que la Mignot avait les traits beaux et réguliers, un peu d'embonpoint, un air modeste et décent, et qu'elle remplaçait l'esprit par beaucoup d'amabilité. 
Telle fut la Lhauda, telles sont les circonstances de sa vie. Nous ne nous arrêterons pas à quelques différences qui se trouvent dans le récit de madame Dunoyer; l'ouvrage de cette dame est entre les mains de tout le monde, et de ce que nous avons dit nous tirerons cette conséquence, que la pastorale de Jean Millet précéda la haute fortune de son héroïne. La première édition date en effet de 1633, et en considérant qu'en 1668, la Lhauda avait encore assez d'attraits pour captiver un monarque, on prouve sans peine qu'en 1633 elle n'était encore que madame d'Amblérieux.
Si nous avons insisté sur les particularités de sa vie, peut-être les détails piquans que nous avons rapportés nous serviront-ils d'excuse; toutefois nous n'avons pas dû oublier que l'histoire de la Lhauda est aussi peu connue dans le pays qui l'a vu naître que par-tout ailleurs, et il nous a paru intéressant de pouvoir fixer l'opinion publique sur tout ce qui lui est relatif. Nous y avons été conduits par l'analyse de la pastorale de Jean Millet.
On ne connaît aucune autre pièce du même auteur, si ce n'est quelques chançons; et le volume imprimé sous le titre de Recueil de diverses pièces faites à l'antien (sic) (ancien) langage de Grenoble, par les plus beaux esprits de ce temps-là, Grenoble, Charvys, 1662, 74 pages in-12, ne contient que des pièces anonymes au nombre de quatre. 
La première, lo Banquet de le Faye, le Banquet des Fées, contient des détails intéressans sur le pouvoir qu'on accordait aux fées dans le dix-septième siècle, et c'est là un reste traditionnel des croyances qui se rattachent à l'aurore des connaissances exactes, et à l'époque des premiers développemens de l'esprit humain, en Dauphiné surtout où la nature offrait tant de retraites aux génies, tant de grottes aux fées, et où l'illustre Mélusine, après avoir abandonné les plaines des Pictons, trouva une demeure digne de son rang et de son nom. On nous permettra de citer à ce sujet un passage d'un des meilleurs poëtes latins du Dauphiné, Salvaing de Boissieu, qui, dans sa quatrième Silve, s'exprime ainsi:

Luzinianaeos postquam Meluzina Penates, 
Indignata viro, colubri sub imagine, linquit, 
Extremumque vale dixit Pictonibus oris, 
Mente diu fluitans haesit quò flecteret alas, 
Quæ plaga susciperet profugam...
Dùmque vaga centum meditatur mente recessus,
Vipereos canas oculos convertit in Alpes,
Et subitò levibus vacuum secat aëra pennis.
… Alpinos tractus Melusina volatu 
Attigit, abruptis quò Sassenagia rupes 
Horrescit scopulis et vertice fertur ad auras. 
Hîc specus immani sese diffundit hiatu, 
Undè ruit praeceps ingenti gurgite rivus, 
Et rauco faciles invitat murmure somnos.

- Tel est le séjour que Mélusine choisit pour sa retraite, et d'où elle exerça son active influence sur les habitans des bords du Drac et de l'Isère. La plus directe fut celle qui frappa leur esprit: aussi retrouvait-on Mélusine dans tout ce qui leur était relatif; son histoire fut souvent le sujet des chants des poëtes dauphinois. On en trouve plusieurs circonstances dans la première pièce du recueil que nous venons de citer.
La seconde, qui ne manque pas d'esprit, est intitulée la Vieutenanci du Courtisan; elle présente un tableau piquant de la vie du courtisan. 
Ce tableau sera toujours pour lui un portrait où il pourra se reconnaître. Les deux dernières pièces sont d'assez bonnes satires des travers de ces temps là, qui sont aussi ceux de nos jours.
Lo Dialogo de le Quatro Comare, publié postérieurement au recueil, a le même but. Après cette pièce se place chronologiquement une Épître en vers en langage vulgaire de Grenoble, sur les réjouissances qu'on y a faites pour la naissance de monseigneur le Dauphin, à Mademoiselle ***. (Grenoble, Faure, 1729; vingt-deux pages in-4°.): l'auteur en est inconnu. Cette pièce étant oubliée, nous croyons devoir la publier (50 : À l'Appendix, n° 8); on y remarquera la description de l'ordre et de la marche d'une procession générale, et le récit poétique d'un accident qui éteignit presque subitement l'illumination entière de la ville.
Cette pièce est une des meilleures de notre littérature indigène.
Après elle viennent celles dont les inondations qui désolèrent la ville de Grenoble le 15 septembre 1733 et le 20 décembre 1740, sont le sujet. La première est intitulée: Grenoblo Malhérou; 
et la seconde: Coupi de la Lettera u sujet de l'inondation, 
l'une et l'autre imprimées in-4°, l'une et l'autre du même auteur, qui a su y répandre un intérêt soutenu par une grande facilité de composition, et par un boit choix de détails et d'expressions assaisonnés d'un peu de critique. L'auteur c'est fait connaître dans ces deux derniers vers de la seconde pièce:

Adieu sias, faites dire una bonna oraison 
per Blanc, dit la Goutta, de placi Clavayson.

Ce Blanc la Goutte, mort depuis plusieurs années, a laissé parmi ceux qui l'ont connu une réputation que ses saillies, ses bons mots, son humeur joviale et sa gaieté constante au milieu de ses infirmités lui conserveront long-temps encore. Au reste ses deux pièces patoises sont de beaucoup supérieures, sous tous les rapports, à celles qui viennent d'être publiées par un anonyme dans un recueil de 40 pages in-8°. 
Il se compose de pièces en vers et en prose qui manquent en général leur but, et qui ne laissent supposer à leur auteur ni esprit, ni verve poétique, ni connaissance des règles de la grammaire et de la poésie, rien enfin de ce qui constitue un talent naturel et cultivé. 
Quelques pièces ont eu le mérite de l'à-propos, mais dans un temps déjà loin de nous, et c'est un malheur de plus pour l'auteur.
Parmi les pièces manuscrites, nous avons choisi le noël qui est à l'Appendix sous le n° 9; cette pièce nous a paru une des meilleures parmi celles du dernier siècle. La révolution en avait fait éclore quelques-unes qui sont perdues, et de nos jours les compositions de ce genre sont entièrement négligées; ce qui m'a engagé à réunir dans l'Appendix de cet Essai quelques-unes de celles que mes recherches m'ont procurées.
Le goût et l'étude de la langue française sont si généralement répandus, que l'on ne doit pas être étonné que les littératures vulgaires soient aujourd'hui presque généralement négligées. La littérature dauphinoise a eu ses beaux jours, mais jamais de réputation. Avait-on assez fait pour la lui acquérir? Je ne me permettrai pas de décider cette question. 
Le passé en fournit les moyens à ceux qui prennent encore quelqu'intérêt  à ces productions auxquelles l'avenir ne promet que le dédain et l'oubli. Heureux si j'ai réussi à les y arracher pour quelques momens encore!