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jueves, 8 de octubre de 2026

Troisième Partie. Littérature dauphinoise.

Troisième Partie.

Littérature dauphinoise.

Troisième Partie. Littérature dauphinoise.


Quel que soit l'état actuel des idiomes vulgaires du département de l'Isère, l'esprit naturel à ses habitans a su les plier aux formes de l'éloquence et aux règles de la poésie. Dès le milieu du dix-septième siècle, une muse dauphinoise se montra pour la première fois sur le Parnasse, et sous les auspices d'Erato, les bergers des bords de l'Isère parlèrent dans des pastorales leur langue maternelle. Ce premier essai eut ensuite des imitateurs.
Plusieurs ouvrages en langue vulgaire furent imprimés; d'autres sont encore inédits; un plus grand nombre est perdu.
Un goût assez soutenu pour cette littérature indigène engagea même quelques personnes instruites à s'occuper d'ouvrages élémentaires pour en faciliter la connaissance: tel est le Dictionnaire étymologique de la langue vulgaire qu'on parle dans le Dauphiné, manuscrit inédit par lequel nous commencerons l'Essai sur la Littérature dauphinoise qui doit terminer ce Mémoire.
Ce Dictionnaire forme un volume de 404 pages grand in-8°.; il est autographe, d'une écriture assez belle et sans nom d'auteur; il contient un assez grand nombre d'articles pour le croire complet; des notes marginales et des additions servent encore à le rendre tel. On y trouve mêlés quelques cahiers d'un dictionnaire latin et d'un dictionnaire français, mais sans ordre ni suite.
Considéré seulement comme lexique de l'idiome vulgaire de la langue dauphinoise, ce manuscrit offre un grand intérêt, et son auteur fait preuve de beaucoup d'érudition. Chaque mot, rangé par ordre alphabétique, est suivi de son étymologie recherchée dans les langues anciennes et modernes, telles que l'hébreu, le grec, le latin, l'italien, l'espagnol et l'allemand.
Mais il nous semble que l'auteur, dans ses recherches étymologiques, a beaucoup trop accordé à la langue italienne, et qu'un mot expliqué par l'italien n'est pas pour cela expliqué, puisqu'il est vrai qu'à une époque peu éloignée de nous, l'italien, le provençal et l'espagnol ne formaient qu'une seule et même langue, qui fut la romane, comme on l'a souvent démontré, et comme le prouvent encore les rapports nombreux, nous dirons même l'identité de ces langues entre elles.
Nous croyons devoir encore faire remarquer que dans ses étymologies latines, l'auteur a trop souvent usé des mots de la basse latinité, sans faire attention que cette basse latinité n'était elle-même qu'un mélange de mots gaulois ou celtiques latinisés, et de mots latins.
Mais on ne doit pas se dissimuler toutes les difficultés qu'aurait présentées un semblable travail entrepris d'après le plan que ces deux observations indiquent. Elles n'ôtent rien d'ailleurs à l'intérêt de ce dictionnaire; cet intérêt s'accroît même par le soin qu'a eu l'auteur de conserver dans son travail plusieurs fragmens de poésies dauphinoises
qui sont perdues, et surtout d'ajouter à beaucoup de mots des notes très-précieuses pour l'histoire de ce département, puisqu'elles contiennent l'indication et l'explication d'un grand nombre d'usages, de coutumes, de jeux et de proverbes particuliers à notre pays. Ainsi il explique l'origine des pélerinages qu'on faisait autrefois à Saint-Egreve, près de Grenoble, pour la guérison de la goutte; il démontre l'identité qui existe entre le jeu des noisettes connu en Dauphiné sous le nom de Allen Jean et le *gr des Grecs; et à propos du mot bimbolà, barriolé, il commente et éclaircit un passage grec de Codinus, de officiis Constantinopolitanis (46 : 77 et 85. Editio Regia. 1648), relatif à la coutume qu'avaient les empereurs et les patriarches de Constantinople, de ne marcher en public que précédés de *gr ou de *gr, mots grecs sur l'explication desquels Ducange, Gretser et plusieurs autres commentateurs de Codinus différaient d'opinion, sans en avoir donné une de vraie.
L'auteur du dictionnaire prouve que ces mots indiquaient un ou deux flambeaux; en séparant d'abord *gr et *gr, un et deux, il reste *gr qu'il dérive de l'italien Bambola qui a fait Binbola, signifiant de diverses couleurs, parce que ces flambeaux étaient enfermés dans des lanternes attachées à des bâtons peints ou dorés en couleurs diverses; et ces mêmes lanternes étant fabriquées à Gênes et à Venise, on les adopta à Constantinople avec le nom italien. L'auteur a aussi consacré une page à l'éclaircissement de l'usage des Bordalunéïri, espèces de brandons qu'on allume à la campagne à diverses époques.
Nous bornerons là ces indications; elles suffisent pour prouver que l'auteur du dictionnaire manuscrit dont il est question a apporté beaucoup de soins dans la rédaction de cet ouvrage, et nous croyons faire plaisir à nos lecteurs en en publiant un court extrait relatif à plusieurs anciens usages du ci-devant Dauphiné (47: Voy. l'Appendix, n°s 6 et 7.)
Mais cet au leur ayant gardé l'anonyme, nous ne pouvons réunir sur lui que des conjectures: elles sont telles cependant que nous croyons pouvoir avancer que Nicolas Charbot, avocat à Grenoble, est l'auteur de ce dictionnaire. La première indication nous a été fournie par un passage d'une brochure in-4°. publiée en 1774 par l'abbé Gras Duvillard, chanoine de l'église Saint-André de Grenoble. Il dit dans une note, page 15, que l'avocat Charbot a fait un dictionnaire étymologique du patois de Grenoble. A ce rapport ajoutons, 1°. qu'il existe une histoire de la ville de Grenoble, manuscrit inédit (48), dont le même Charbot est l'auteur; 2°. que l'écriture de ce second manuscrit ressemble beaucoup à celle du dictionnaire. Nous pouvons, donc conclure de ce que nous venons de dire, que c'est à ce même Charbot qu'est dû le dictionnaire étymologique de la langue vulgaire qu'on parle en Dauphiné (49).

(48) M. J. C. Martin a fait usage de ce manuscrit dans ses notes de l'Histoire du Baron des Adrets. Voyez ce que j'en ai dit dans la préface de mes Antiquités de Grenoble, p. IX.

(49) Ce manuscrit appartient à M. Dubouchage, préfet du département des Alpes-maritimes et correspondant de l'Académie de Grenoble.

Cet ouvrage m'a fourni quelques secours pour ce travail, et j'y ai puisé plusieurs des mots qui forment les deux séries qu'on a déjà lues ci-dessus. L'impression de ce dictionnaire ne pourrait qu'être bien accueillie dans un moment où l'attention du gouvernement et celle des savans se fixent sur les idiomes vulgaires; ceux du département de l'Isère y gagneraient en particulier, et ce serait un moyen de plus pour la lecture des ouvrages qui composent la littérature dauphinoise.
Les premiers essais datent du commencement du dix-septième siècle. Parmi les pièces qui ont resté, une des plus anciennes est la pastorale de la constance de Philin et Margoton, par Jean Millet, imprimée à Grenoble par Edouard Raban, demeurant à la place Saint-André, près la porte du palais, à l'enseigne du navire, en 1635, in-4°.
Margoton, par reconnaissance, répond à la tendresse du berger Philin; Pierrot, par jalousie, cherche à traverser leurs amours.
Une belle dame s'est éprise de Philin; dédaignée, elle veut se faire venger par un fat savoyard qui ne fait que des maladresses.
Le juge du lieu, surpris par les faux rapports de la dame (elle n'a pas d'autre nom dans la pièce), fait conduire Philin en prison. Mais Pierrot, revenu à des sentimens plus généreux, parvient à approcher le roi qui passait en Dauphiné; il lui raconte les aventures de Philin, et obtient sa liberté. Philin est aussitôt uni à Margoton, après avoir vaincu la résistance que lui avaient jusque-là opposée les parens de celle-ci. 
Cette pastorale en cinq actes est dédiée au comte de Sault; elle est précédée d'un prologue de soixante-dix-sept strophes de quatre vers, récité par la nymphe de Grenoble à la louange du comte et de la comtesse. À la première scène, Margoton seule a devancé l'aurore et Philin aux pâturages, et apercevant la première lueur du jour, elle dit:
La not malencontrousa, eibruda du levan,
Sauve se ratapene et sou leidou chavan.
L'auba ploure de joey; toutte le flou i moille, 
Et per les eissuyé lo solei se deipoille
De l'aiga de la mer et de tout lou brouillat. 
Lous uzeu deigourdi font branda lou foillat, 
Et sorton en chantant du fon de lour cachette
U brut que mous agneu font avec lour clochette.

Ce tableau fidèle du point du jour est rempli de naïveté, et les idées qu'il renferme sont bien celles d'une bergère qui ne connaît que les champs. Le langage affecté de la dame, et le jargon recherché du savoyard, contrastent singulièrement avec cette naïveté, et pas une de leurs fades comparaisons n'approche de la justesse de celle que le père de Margoton fait de l'honneur avec un miroir.

Margoton.

A l'apréhention mon esprit ne s'attache, 
Me sintant l'hounou net comme un miray sen tache.

Diguo.

Lo moindre souflo rend lo miray tout pani, 
Ainsi et de l'hounou: la moindra vilani, 
Lo moindre mauvey ven que lui soufleise contra, 
Rend leida sa verrina et sa plu belle montra.
La filli, ben qui set sagi, ver lou garçon 
U moindre eycart qui pren, engendre lo soupçon, 
Soupçon qui, à la fin, se convertit en blasmo.

Cette digression sur l'honneur est terminée par l'ordre que donne Diguo à sa fille Margoton de ne pas écouter Philin. Margoton veut justifier ainsi son amour aux yeux de son père:

Phlin, lo plus gentì de tou lous Allobrogeo,
Qui at les action reigley comme un relogeo, 
Et contra qui à tort vos etes ombrageou, 
Contra mous ennemi s'eit montra courageou: 
Car quand nostrou vergié, boey, pra et paysageo
Serviron u soudar de malheyrou passageo, 
Trey vilain affama, comme lou charoupié, 
S'eyforçant de ravi à la terra mou pié, 
Affin de me rafla la flou que je conservo; 
Ceu bergie, contra qui yo volé que j'observo
Vostrou commandamen, du boey lo plu claffi 
Accourut u premie ey ciclo que je fi: 
Aussito à gran coup qu'ù fi plourre sur ello
Sa valou me rendit l'officio d'un fidello;
Car mougra lours eypeye eilli me deilivrit.
Adon de son amour ma rayson s'enyvrit.

Telle est la circonstance qui a rapproché Philin et Margoton. Les parens de celle-ci s'appaisent, et Philin reçoit le prix de son courage. La dame conte sa peine aux vents, et le chevalier savoyard vole à d'autres aventures. Ces deux derniers personnages parlent en français.
Le langage du chevalier a été à moitié travesti à dessein par l'auteur; mais celui de la dame l'est aussi sans qu'il s'en doute.
Cette partie française de la pastorale de Philin manque entièrement de goût et de poésie; elle n'est pas à la hauteur des plus médiocres pièces que le Parnasse français avait déjà vu éclore.
Dans le dernier ouvrage de Jean Millet, plusieurs de ses personnages parient aussi français; il le publia en 1665, sous ce titre: la Bourgeoisie de Grenoble, comédie en cinq actes. A Grenoble, chez Philippe Charvis; 145 pages in-8°. Cette pièce fut composée pour célébrer la prise de possession du gouvernement du Dauphiné par M. le comte de Sault. Dans un long prologue, la fée de la Bastille de Grenoble complimente le comte sur ses talens, sa réputation et celle de ses ancêtres. 
Ce prologue précède la pièce dont les personnages sont Marciane, veuve; Diane, sa fille; Rochimon, veuf; Cassore, son fils; Florinde, nièce de Rochimon; Bergame, fils de Gautier, avocat; Trottin, procureur; Valleton, huissier; Barbansonne, Guillomelle et Gazette, trois fées; 
Pacine, déesse de la paix; Garbarin, meunier; un lutin, Gautier et trois sergens. Il s'agit d'amour, de mariage, et, comme dans toutes les comédies et trop souvent dans le monde, les vieux ont des prétentions ridicules, les jeunes de la malice, les jaloux de la méchanceté; les uns font des sottises, les autres des étourderies, ceux-ci des bassesses; les vieux se fâchent, les amans se désespèrent, les méchans triomphent un moment; on se brouille, on crie, on va se battre; mais les trois fées accourent, et par les effets de leur bienfaisante baguette, ramènent l'ordre, la paix et le bonheur: la pièce se termine par trois mariages.
La longueur des détails et la complication de l'intrigue qu'il est si facile de nouer et de dénouer au moyen des féeries (tant il est vrai qu'un des caractères de la bonne comédie est de montrer le monde tel qu'il est), m'ont décidé à ne donner qu'un léger aperçu de la Bourgeoisie de Grenoble, qui n'est pas la meilleure production de son auteur. 
Ses personnages les plus marquans parlent français; mais l'auteur n'est pas très-heureux en ce genre; il le fut encore moins dans son essai, dont je n'ai pas parlé jusqu'ici, quoiqu'en interrompant l'ordre de la publication de ses trois ouvrages, à cause de la longueur et de l'intérêt piquant du sujet.
Cette première pièce de Jean Millet est intitulée: Pastorale et 
tragi-comédie de Janin; elle avait été imprimée à Grenoble par Richard Colson, en 1633, in-4°. Elle fut le premier essai de Jean Millet, et elle a eu un succès constant, non pas au théâtre, quoiqu'elle y ait paru, mais parmi les littérateurs et les amateurs de nos hameaux, pour qui il a fallu en faire quatre éditions successives et quelques contre-façons.
Cette pièce mérite jusqu'à un certain point cet honneur que n'obtiennent pas tous les bons ouvrages; le sujet semble le justifier aux yeux de ses lecteurs ordinaires.
L'indiscrétion de Janin le brouille avec Lhauda, sa bergère. Amidor est très-à-propos conduit auprès d'elle par le hasard et il en devient amoureux. Lhauda répond à son empressement et lui engage sa foi. 
De là, grande discussion entre la mère de Lhauda, qui est flatée des assiduités d'Amidor, et le père Piéro qui préfère Janin. De là aussi grande jalousie de Janin, qui ne néglige rien pour traverser les amours d'Amidor et de Lhauda, et qui, après avoir employé les menaces et fait usage contre eux de sa longue fronde, va implorer la puissance d'une sorcière du voisinage; il en emprunte un flageolet qui fait danser tous ceux qui l'entendent, et il obtient d'elle les moyens de nouer l'aiguillette des deux amans lorsque le prêtre leur donnera la bénédiction nuptiale. Mais le déguisement d'Amidor, l'entêtement de la mère Thievena, la persévérance de Lhauda, les clameurs des commères du voisinage et la prompte célébration des noces décident le consentement de Piéro, préviennent les effets du sortilége, font le bonheur des deux amans qui sont unis, et le malheur de Janin qui se précipite du haut d'un rocher.
De semblables compositions ne peuvent être jugées que dans les détails, et la pastorale de Janin en offre d'intéressans sous le rapport des idées, des situations, et de la manière dont elles sont exprimées. 
Janin se plaint de la réserve de Lhauda, et pour l'engager à l'aimer, il lui cite l'exemple de sa mère qui a aimé et qui devrait en donner le conseil à sa fille.

I te det commanda d'imitta lou colom
Qui l'amour bec à bec pratiquon tout deulon.

Lhauda.

Mais plusto d'imita la luna blanchinella
Qui fat en cheminant contr' amour sentinella,
Car i ne leisse pas s'approchié lu soleil,
Inco que jour et not u rode u tour de ley.

Janin.

Voudria tu que de même u tour je te rodisso
Et que sen te touchié de près je te perdisso.

Lhauda.

Je voudrin ne jamey nos aprochié plus près 
Que le roue d'un char qui se couron après
Sen pouvey s'attrappa, qui jamey ne s'abordon, 
Et qui pas moins en tout ce qu'elle font s'accordon.

On ne peut pas refuser à ce dialogué de la grace et de l'ingénuité; les bergers ne sauraient mieux parler, si cependant ce n'est pas là trop d'esprit pour des bergers. Lhauda est moins relevée dans son dépit contre ses parens, qui, à son avis, tardent trop de la marier.

J'ai quinze ans sur le coste, et quand je dirin seize,
Je ne mentirin pas, car seu nassa lo treize
Du mey que l'on entend chanta lo rossignou.
J'ai doncqua prou de tem, de par nostro seignou.
Que volonti donq fare, attendre ma trantana?
Ha je ne volo pas qu'u me gardon per grana; 
Lo premié qui vindrat, ma qu'u set à mon gra, 
Sarat ceut que m'ara; autramen per lou pra
Je farei per deipit izela nostre boyé;
J'uvrirai lo jardin à toutte nostre troye; 
Je ne passarey ren lo lacet u colou; 
Je leissirey migié nostrou mouton u lou; 
A tout nostrou toreu j'outaray le sonaille; 
Je leissirey mouri de sey nostre polaille; 
J'oustarey tou lo not l'ano du ratelié; 
Je farey barrula tout per lous echalié; 
J'eycarabossiray totta nostra vaissella;
Je frandeïrey tout, jusqu'à la moindra sella,
Les ole, lou peiret, lou pot; j'eiclaparai 
Nostrou veiro, et tout ce que j'attraparay; 
J'aitraissiray lo fi; j'aiguirirey lo lingeo; 
Enfin je lour farey mey de ma qu'un vieu cingeo.

Assurément voilà toute l'encyclopédie d'une villageoise, voilà aussi l'indication de tout le mal dont elle est capable. Ce morceau peut faire apprécier le talent de l'auteur, et il n'y a pas une idée de Lhauda qui ne vînt à la tête d'une bergère de seize ans courroucée d'être encore fille.
Le désespoir de Janin à la nouvelle du mariage de Lhauda, est un des meilleurs morceaux de la pièce. Après avoir maudit en détail les habitans de plus de soixante villages des environs de Grenoble, à chacun desquels il donne une épithète qui a passé en proverbe, son désespoir s'accroît, son imagination s'égare, et dans l'excès de sa douleur il est déjà transporté dans un autre monde:

Courageo, lon verra bientôt me funeraille; 
J'intendo croaqua lou courbat et le graille;
Ah! je veyo virié lous abro d'alentour;
La terra dessout mi fat un million de tour;
Je veyo que lo ciel tombe dessu le roche, 
Je veyo que su mi la rochi se deiroche. 
Que je veyo de gen qui de l'air sont tomba; 
Comme d'eitelo u ciel tout tralut iqui ba.
Sont to d'ange ou que sont?

Il se calme ensuite, et se livrant à tout l'excès de son amour, son dernier souvenir est encore pour son infidèle.

… Adieu mondo perver, 
Mondo qu'at la conscienci et l'arma de traver; 
Adieu maudit paï que l'Izera partage,
Coulan ainsi que fan la serpen din les age.
Adieu gentie tropel, que j'ay bien perbocha, 
… Adieu Lhauda, 
Adieu a tout jamey, volagi sen cervella, 
Tu n'aures de ma mort ni de mon corp nouvella.

Ainsi finit Janin; ainsi finit la pastorale et tragi-comédie dont son amour est le sujet.
Par l'aperçu que nous avons donné et du sujet et de la manière dont il a été traité, on peut pressentir les causes de l'espèce de célébrité dont jouit cette pièce connue vulgairement sous le nom de la Lhauda. Il n'y a point de doute que cette célébrité ne s'accroisse encore, surtout si ce que l'on raconte acquiert un certain degré de vraisemblance historique.
Dans ce cas il faudra voir dans la Lhauda une de ces femmes qui, par leur beauté, par les agrémens de leur esprit, la délicatesse de leurs sentimens, la supériorité de leurs idées, ou par leur amabilité, font oublier les haillons de leur enfance, et ne font qu'un pas de leur chaume rustique sous les lambris des palais; de ces femmes aux pieds desquelles la fortune semble jeter les rois et les couronnes. Voici ce qu'une note manuscrite et diverses recherches que j'ai faites m'ont fourni sur la Lhauda et le sujet de cette pièce.
Claudine Mignot, appelée dans son village la Lhauda, fille d'une herbière du Bachet, près de Meylan, à une lieue de Grenoble, fut, encore très-jeune, le sujet des empressemens du secrétaire de M. d'Amblérieux, trésorier de la province de Dauphiné. Le jour fixé pour les fiançailles, étant auprès de son amant, elle laissa échapper un de ces vents qui choquent en même temps le nez, l'oreille et la bienséance. 
Le secrétaire offensé se retira, et le projet de mariage fut rompu.
Quelques mois après, le secrétaire s'humanisant, demanda le consentement de M. d'Amblérieux à ce mariage: il l'obtint avec la permission de lui présenter sa fiancée, et l'offre de faire les frais de la noce.
M. d'Amblérieux, vieux garçon, possédait à Saint-Mury, commune de Meylan, un domaine où il se rendit et où il vit Claudine Mignot. Il en fut si charmé, et d'abord si épris, qu'il songea aussitôt à éloigner son secrétaire. Il lui donna des commissions pressantes pour Grenoble, chargea ses amis de l'y retenir pendant quelques jours, et pour s'assurer de cette conquête, forcé de parler mariage, il envoia le soir même demander à M. Scarron, évêque de Grenoble, trois dispences de publication de bans, épousa la Mignot, et congédia ensuite son secrétaire avec de l'argent.
Ce sont là les trois principaux personnages de la pièce, le secrétaire sous le nom de Janin, le trésorier sous celui du Gentilhomme, et la Lhauda elle-même.
Ce mariage, duquel naquirent deux filles qui ne vécurent pas long-temps, brouilla M. d'Amblérieux avec sa famille. Ce fut pour lui une raison de plus qui l'engagea à instituer son épouse son héritière universelle. Après la mort de M. d'Amblérieux, son testament fut attaqué par sa famille. La Mignot alla elle-même à Paris, en 1658, solliciter un arrêt d'évocation; elle réclama la protection du maréchal de l'Hôpital, âgé de soixante-quinze ans et veuf depuis 1651.
Le maréchal la vit, l'aima et l'épousa dans la même semaine; il vécut deux ans avec elle, et en mourant il lui fit autant de bien qu'il le put. Après quelques années d'un second veuvage, la Mignot eut l'occasion d'être connue de Jean Casimir II, roi de Pologne, qui avait été successivement jésuite, cardinal et roi, et qui, charmé de la veuve du maréchal de l'Hôpital, l'aima et l'épousa presque aussitôt qu'il l'eut vue. Cette dernière circonstance est différemment racontée par l'auteur de la note dont j'ai parlé plus haut, et par madame Dunoyer dans ses lettres historiques et galantes, le seul écrivain qui ait fait mention de Claudine Mignot.
L'auteur de la note prétend que la veuve du maréchal se rendit en Pologne pour obtenir la permission de vendre des biens que le maréchal lui avait légués. Madame Dunoyer assure, au contraire, que cette veuve avait été ruinée par son mari, et qu'elle fut connue par Casimir, lorsqu'après avoir abdiqué la couronne, il se rendit en France, où il obtint de Louis XIV les abbayes de Saint-Germain des Prés de Paris, et de Saint-Martin de Nevers. Ce dernier rapport mérite beaucoup plus de confiance que le premier, puisque 
1.° Jean Casimir avait été marié à Marie de Conzague, veuve de son prédécesseur, et qu'elle ne mourut que très-peu de temps avant l'abdication de Casimir; 
2°. que les historiens de Pologne ne disent pas que ce roi ait été marié deux fois; 
3°. que le maréchal de l'Hôpital étant mort en 1660, âgé de soixante-dix-sept ans, le second veuvage de Claudine Mignot et ses liaisons avec le roi de Pologne, coïncident avec le séjour de celui-ci en France, après son abdication qui eut lieu en 1667. Disons donc avec madame Dunoyer, que la veuve du maréchal de l'Hôpital connut Casimir II à Paris, et qu'alors elle n'avait plus rien à elle, si ce n'est l'honneur d'être la veuve d'un maréchal de France. Madame Dunoyer ajoute: 
“Elle avait encore le secours de ses attraits pour acquérir de la fortune, et ils lui valurent la conquête de Casimir, roi de Pologne, qui, après avoir abdiqué la couronne, vint se retirer ici (à Paris), où le roi lui donna l'abbaye de Saint-Germain des Prés. Ce roi dépouillé, charmé des agrémens de la Maréchale, se donna à elle; et quoiqu'il se fût fait de l'église, comme il n'est point de loi dont les souverains ne prétendent pouvoir se dispenser, il l'épousa secrètement, mais non pas assez secrètement pour que la dame n'ait pu le faire savoir; il lui a même fait tout le bien qu'il a pu en mourant (en 1672). Elle n'est pourtant pas si riche qu'elle l'était après la mort de son vieux conseiller; mais aussi elle est veuve d'un roi, et c'est monter bien haut pour sortir d'un endroit si bas. Je ne sais si ce que je vous dis là se trouvera conforme à ce qu'on vous a conté; c'est pourtant ici la véritable histoire de la maréchale de l'Hôpital. J'étais chez mademoiselle d'Aleirac avec elle, et je remarquai qu'en parlant du roi Casimir, elle dit toujours le Roi Monseigneur, pour faire voir par là qu'il était son époux. Elle est bien aise que personne ne l'ignore; mais il ne lui est pas permis de prendre la qualité de reine, qu'elle ne pourrait pas non plus soutenir.”

Ces détails font connaître la veuve du Maréchal d'une manière assez particulière; et nous devons dire encore, d'après madame Dunoyer, “que dès qu'elle fut l'épouse du Trésorier, elle prit des manières convenables à son rang, et travailla à acquérir, à force de soin, ce que sa naissance et son éducation n'avaient pu lui donner. Elle eut toutes sortes de maîtres; elle apprit toutes les sciences, et elle employa à se former l'esprit tout le temps qu'elle fut auprès de ce vieux mari.”
Ajoutons, d'après l'auteur de la note manuscrite, que la Mignot avait les traits beaux et réguliers, un peu d'embonpoint, un air modeste et décent, et qu'elle remplaçait l'esprit par beaucoup d'amabilité. 
Telle fut la Lhauda, telles sont les circonstances de sa vie. Nous ne nous arrêterons pas à quelques différences qui se trouvent dans le récit de madame Dunoyer; l'ouvrage de cette dame est entre les mains de tout le monde, et de ce que nous avons dit nous tirerons cette conséquence, que la pastorale de Jean Millet précéda la haute fortune de son héroïne. La première édition date en effet de 1633, et en considérant qu'en 1668, la Lhauda avait encore assez d'attraits pour captiver un monarque, on prouve sans peine qu'en 1633 elle n'était encore que madame d'Amblérieux.
Si nous avons insisté sur les particularités de sa vie, peut-être les détails piquans que nous avons rapportés nous serviront-ils d'excuse; toutefois nous n'avons pas dû oublier que l'histoire de la Lhauda est aussi peu connue dans le pays qui l'a vu naître que par-tout ailleurs, et il nous a paru intéressant de pouvoir fixer l'opinion publique sur tout ce qui lui est relatif. Nous y avons été conduits par l'analyse de la pastorale de Jean Millet.
On ne connaît aucune autre pièce du même auteur, si ce n'est quelques chançons; et le volume imprimé sous le titre de Recueil de diverses pièces faites à l'antien (sic) (ancien) langage de Grenoble, par les plus beaux esprits de ce temps-là, Grenoble, Charvys, 1662, 74 pages in-12, ne contient que des pièces anonymes au nombre de quatre. 
La première, lo Banquet de le Faye, le Banquet des Fées, contient des détails intéressans sur le pouvoir qu'on accordait aux fées dans le dix-septième siècle, et c'est là un reste traditionnel des croyances qui se rattachent à l'aurore des connaissances exactes, et à l'époque des premiers développemens de l'esprit humain, en Dauphiné surtout où la nature offrait tant de retraites aux génies, tant de grottes aux fées, et où l'illustre Mélusine, après avoir abandonné les plaines des Pictons, trouva une demeure digne de son rang et de son nom. On nous permettra de citer à ce sujet un passage d'un des meilleurs poëtes latins du Dauphiné, Salvaing de Boissieu, qui, dans sa quatrième Silve, s'exprime ainsi:

Luzinianaeos postquam Meluzina Penates, 
Indignata viro, colubri sub imagine, linquit, 
Extremumque vale dixit Pictonibus oris, 
Mente diu fluitans haesit quò flecteret alas, 
Quæ plaga susciperet profugam...
Dùmque vaga centum meditatur mente recessus,
Vipereos canas oculos convertit in Alpes,
Et subitò levibus vacuum secat aëra pennis.
… Alpinos tractus Melusina volatu 
Attigit, abruptis quò Sassenagia rupes 
Horrescit scopulis et vertice fertur ad auras. 
Hîc specus immani sese diffundit hiatu, 
Undè ruit praeceps ingenti gurgite rivus, 
Et rauco faciles invitat murmure somnos.

- Tel est le séjour que Mélusine choisit pour sa retraite, et d'où elle exerça son active influence sur les habitans des bords du Drac et de l'Isère. La plus directe fut celle qui frappa leur esprit: aussi retrouvait-on Mélusine dans tout ce qui leur était relatif; son histoire fut souvent le sujet des chants des poëtes dauphinois. On en trouve plusieurs circonstances dans la première pièce du recueil que nous venons de citer.
La seconde, qui ne manque pas d'esprit, est intitulée la Vieutenanci du Courtisan; elle présente un tableau piquant de la vie du courtisan. 
Ce tableau sera toujours pour lui un portrait où il pourra se reconnaître. Les deux dernières pièces sont d'assez bonnes satires des travers de ces temps là, qui sont aussi ceux de nos jours.
Lo Dialogo de le Quatro Comare, publié postérieurement au recueil, a le même but. Après cette pièce se place chronologiquement une Épître en vers en langage vulgaire de Grenoble, sur les réjouissances qu'on y a faites pour la naissance de monseigneur le Dauphin, à Mademoiselle ***. (Grenoble, Faure, 1729; vingt-deux pages in-4°.): l'auteur en est inconnu. Cette pièce étant oubliée, nous croyons devoir la publier (50 : À l'Appendix, n° 8); on y remarquera la description de l'ordre et de la marche d'une procession générale, et le récit poétique d'un accident qui éteignit presque subitement l'illumination entière de la ville.
Cette pièce est une des meilleures de notre littérature indigène.
Après elle viennent celles dont les inondations qui désolèrent la ville de Grenoble le 15 septembre 1733 et le 20 décembre 1740, sont le sujet. La première est intitulée: Grenoblo Malhérou; 
et la seconde: Coupi de la Lettera u sujet de l'inondation, 
l'une et l'autre imprimées in-4°, l'une et l'autre du même auteur, qui a su y répandre un intérêt soutenu par une grande facilité de composition, et par un boit choix de détails et d'expressions assaisonnés d'un peu de critique. L'auteur c'est fait connaître dans ces deux derniers vers de la seconde pièce:

Adieu sias, faites dire una bonna oraison 
per Blanc, dit la Goutta, de placi Clavayson.

Ce Blanc la Goutte, mort depuis plusieurs années, a laissé parmi ceux qui l'ont connu une réputation que ses saillies, ses bons mots, son humeur joviale et sa gaieté constante au milieu de ses infirmités lui conserveront long-temps encore. Au reste ses deux pièces patoises sont de beaucoup supérieures, sous tous les rapports, à celles qui viennent d'être publiées par un anonyme dans un recueil de 40 pages in-8°. 
Il se compose de pièces en vers et en prose qui manquent en général leur but, et qui ne laissent supposer à leur auteur ni esprit, ni verve poétique, ni connaissance des règles de la grammaire et de la poésie, rien enfin de ce qui constitue un talent naturel et cultivé. 
Quelques pièces ont eu le mérite de l'à-propos, mais dans un temps déjà loin de nous, et c'est un malheur de plus pour l'auteur.
Parmi les pièces manuscrites, nous avons choisi le noël qui est à l'Appendix sous le n° 9; cette pièce nous a paru une des meilleures parmi celles du dernier siècle. La révolution en avait fait éclore quelques-unes qui sont perdues, et de nos jours les compositions de ce genre sont entièrement négligées; ce qui m'a engagé à réunir dans l'Appendix de cet Essai quelques-unes de celles que mes recherches m'ont procurées.
Le goût et l'étude de la langue française sont si généralement répandus, que l'on ne doit pas être étonné que les littératures vulgaires soient aujourd'hui presque généralement négligées. La littérature dauphinoise a eu ses beaux jours, mais jamais de réputation. Avait-on assez fait pour la lui acquérir? Je ne me permettrai pas de décider cette question. 
Le passé en fournit les moyens à ceux qui prennent encore quelqu'intérêt  à ces productions auxquelles l'avenir ne promet que le dédain et l'oubli. Heureux si j'ai réussi à les y arracher pour quelques momens encore!

miércoles, 7 de octubre de 2026

Champollion-Figeag, Nouvelles recherches sur les patois ou idiomes vulgaires de la France.

Nouvelles recherches
sur les patois
ou

De l'imprimerie de Feugueray.

Champollion-Figeag, Nouvelles recherches sur les patois ou idiomes vulgaires de la France.



Nouvelles recherches
sur les patois
ou
idiomes vulgaires de la France,
et en particulier
sur ceux du département de l'Isère; 
Suivies d'un Essai sur la Littérature dauphinoise, et d'un Appendix contenant des Pièces en vers ou en prose peu connues, des Extraits de manuscrits inédits et un Vocabulaire;

Par J. J. Champollion-Figeag, 
professeur de Littérature grecque à la Faculté des Lettres de l'Académie de Grenoble, Secrétaire de la même Faculté et de la Société des Sciences et des Arts, Officier de l'Université Impériale, Conservateur-Adjoint de la Bibliothèque publique de Grenoble, etc.

A Paris, 
Chez Goujon, Libraire, rue du Bac, n° 33.

Novembre 1809.


A monsieur
de Langeac,
conseiller ordinaire 
et officier de l'université 
impériale.

Monsieur,

En me permettant de faire paraître cet Essai sous vos auspices; vous m' autorisez à croire qu'il ne sera pas indigne de l'attention des savans et de celle du public: à la faveur de votre nom, puisse-t-il obtenir leur suffrage.
Les bergers des Alpes se présentent pour la première fois sur la scène littéraire; moins heureux que ceux de l'antique Latium, ils n'ont point pour interprètes Virgile dans leur langue et Vous dans la nôtre. 
Simples comme la nature, ils sont quelquefois sauvages comme elle; je ne déguise pas leurs défauts dans mon travail.
Veuillez, Monsieur, le recevoir comme un témoignage public de ma vive reconnaissance, de mon respectueux dévouement, et agréer cette expression des sentimens que mon cœur vous a voués à tant de titres.

J. J. Champollion-Figeag.


Préface.

Chaque département de l'Empire se sert d'un idiome vulgaire qui lui est particulier; presque tous peuvent offrir des pièces soit en vers, soit en prose; où cet idiome est employé, et quelques-uns possèdent des ouvrages imprimés destinés à faire connaître les élémens de ces langues populaires. Ces idiomes divers, considérés isolément, se rattachent les uns aux autres et se lient par des rapports résultans du voisinage des provinces où chacun d'eux est en usage; mais, considérés à deux points extrêmes de la France, ou seulement d'une partie de cet Empire, la différence est immense, les rapports généraux n'existent plus, et chacun de ces patois se présente avec ce qui lui est propre, avec ses élémens
constitutifs. Ces faits bien reconnus ont dû amener de bons esprits à faire des recherches sur ces langues beaucoup moins étrangères qu'on ne le croit généralement à l'origine et au perfectionnement successif de la langue française; de-là les divers Mémoires académiques et les Traités généraux ou particuliers dont les patois ont été le sujet.
Ceux du département de l'Isère étaient pour ainsi dire ignorés; à peine connaissait-on, dans ce département même, quelques-unes des pièces imprimées que les deux derniers siècles avaient produites. J'avais réuni quelques matériaux sur cet objet, lorsque S. Ex. le Ministre de l'Intérieur, par sa lettre du 13 novembre 1807, demanda à M. le Préfet du département de l'Isère des renseignemens sur les patois usités dans cette partie de l'Empire, et des échantillons en vers ou en prose où ces patois fussent employés. S. Ex. demandait en même temps une traduction littérale en langage populaire de la Parabole de l'Enfant prodigue, ce morceau de la Bible, qui ne contient que des idées familières, étant très-propre à servir d'exemple. 
Le Ministre ajoutait que s'il existait dans le département de l'Isère des diversités de dialecte assez notables pour devenir sensibles dans la traduction de cette parabole, il désirait qu'on les lui fît connaître, et qu'on indiquât approximativement les limites du territoire où chacun de ces dialectes serait en usage. 
M. le Préfet du département de l'Isère me fit l'honneur de me demander un mémoire qui contînt les renseignemens que le Ministre de l'Intérieur désirait obtenir. Jaloux de justifier cette preuve de confiance, je me trouvai heureux de pouvoir satisfaire sous ce rapport un Magistrat aussi chéri que respecté, et de contribuer à remplir les vues d'un Ministre protecteur zélé des lettres et des arts.
Tel fut le motif du travail que je soumets aujourd'hui au jugement du public et à l'indulgence des savans.
Les recherches qu'il a exigées m'ont convaincu que la plupart des auteurs qui ont écrit sur cette matière se sont copiés l'un l'autre; que peu d'entr'eux ont pris la peine de recourir aux documens originaux; que presqu'aucun d'eux ne remplissait la condition sans laquelle il est impossible de bien apprécier ces mêmes documens, c'est-à-dire qu'aucun d'eux ne connaissait à fond au moins un de nos idiomes vulgaires, et ne réunissait sur presque tous des données générales acquises par des voyages faits dans les diverses parties de la France où ces mêmes idiomes sont le mieux caractérisés.
Le défaut de ces moyens a donné lieu à plusieurs erreurs ou fausses interprétations que l'on pourrait reprendre dans la plupart des ouvrages publiés, et pour n'en citer ici qu'un seul exemple, je le prendrai dans un des plus précieux fragmens de notre ancienne littérature.

Pour de Dieu l' amour et pour du chrétien peuple et le notre commun salut, de ce jour en avant, en quant que Dieu savoir et pouvoir me donne, assurément sauverai moi ce mon frère Charles, et en aide, et en chacune chose, ainsi comme homme par droit son frère sauver doit, en cela que lui a moi pareillement fera: et avec Lothaire nul traité ne onques prendrai qui, à mon vouloir, à ce mien frère Charles en dommage soit.

En 842, les seigneurs français s'étant rendus garant de l'alliance que leur roi Charles venait de contracter avec son frère Louis de Germanie contre Lothaire, promirent par serment que si Louis respectait les conditions de cette alliance, et que leur roi Charles les enfreignît, aucun d'eux ne le servirait contre Louis; le texte porte que si Karlos non lo stanit, si io returnar non lint pois, ne io ne neuls cui eo returnar int pois, etc., 
ce qui signifie mot à mot: Si Charles ne le tient (le serment), si je ne puis l'y ramener, ni moi, ni aucun que j'y pourrai ramener, ne le servirons contre Louis; et d'après la première version connue et servilement copiée, tout le monde a traduit ainsi: Si Charles ne le tient, si je ne puis l'en détourner, ni moi, ni aucun de ceux que je pourrai en détourner, ne le servirons contre Louis, c'est-à-dire d'une manière entièrement opposée au texte, et en faisant un contre-sens complet, parce qu'on n'a pas connu la force du mot l'int, illum in, parce qu'on n'était pas familiarisé avec ces crases si communes dans les langues vulgaires, parce qu'enfin on expliquait une langue qu'on n'avait pas cultivée.

Si Louis le serment, qu' à son frère Charles il jure, conserve; et Charles, mon seigneur, de sa part ne le maintient; si je détourner ne l' en puis, ni moi, ni nul que je détourner en puis, en nulle aide contre Louis ne lui irai.

En faisant ces remarques, je n'ai pas l'intention de jeter de la défaveur sur les travaux de ceux qui m'ont précédé dans cette carrière, ni la prétention d'avoir été plus heureux qu'eux; en m'empressant de déclarer que j'ai profité des recherches que des écrivains laborieux ont faites avant moi sur les idiomes vulgaires de la France, je crois prouver que je n'ai eu d'autres motifs pour entreprendre ce travail, que celui que j'ai fait connaître plus haut, et qui m'a permis de présenter, à la fin de 1808, à M. le Préfet du département de l'Isère, un Mémoire qui pourrait être regardé comme un des premiers chapitres de la statistique de ce département, mémoire auquel S. Ex. le Ministre de l'Intérieur a bien voulu donner quelqu'attention.
L'ayant revu depuis cette époque, j'y ai fait divers changemens, et ayant obtenu du Ministre la permission d'en disposer, je le livre à l'impression, bien persuadé que son sujet est digne des méditations des personnes instruites.
La première partie est consacrée à des vues générales sur les idiomes vulgaires; la seconde à l'état actuel de ceux du département de l'Isère; et la troisième à la littérature dauphinoise. 
L'Appendix contient diverses pièces peu connues, et des extraits de manuscrits inédits écrits en patois; je l'ai terminé par un vocabulaire et une notice bibliographique.
On peut sur cette matière faire beaucoup mieux que moi; mais je serai très-satisfait, si le public et les savans qu'elle intéresse peuvent l'être de mon zèle.


Nouvelles recherches sur les patois de la France.

Première partie.

“C'est de la langue vulgaire des provinces que se sont formées les langues française, espagnole et italienne (1: Bonamy, Acad. des Belles-Lettres, XXIV, 597)”.
Il semble que cette vérité, que l'on prendra peut-être pour un paradoxe, va être enfin reconnue par rapport à la langue française. Le gouvernement, intéressé à connaître l'histoire des origines et du perfectionnement de cette langue, veut faire constater les unes et faire discuter les autres (2: J'ai indiqué dans la préface les lettres ministérielles qui ont donné lieu à la rédaction de ce mémoire.)
Dans cette détermination ou reconnaît ce même esprit qui donne l'impulsion à tout ce qui se rattache à l'utilité publique, et, sous plusieurs rapports, les patois ou les langues vulgaires des provinces y sont étroitement lies. Documens précieux pour l'histoire, ils ont été pendant long-temps le moyen qu'employaient les peuples des parties méridionales de l'Europe pour un mutuel échange d'idées, pour le lien commun de leurs rapports politiques et commerciaux.
Ces considérations suffiraient pour donner une grande importance à ces langues vraiment anciennes, quand même leur usage ne rappellerait pas l'existence d'un peuple célèbre qui, tour-à-tour vainqueur et vaincu, ne fut enchaîné avec la liberté des Gaules qu'après avoir fait trembler Rome pour la sienne; et si de grands souvenirs, si des actions d'éclat, si une valeur éprouvée, si un courage qui se retrempait continuellement dans un ardent amour de la liberté et l'attachement le plus inviolable aux rites d'une antique religion; si une renommée qui défiera les siècles, parce qu'elle est liée au souvenir des triomphes d'un peuple auquel le monde fut soumis; si tous ces faits n'engageaient déjà les Français à étudier la partie la plus importante de l'histoire de la Gaule, sa langue, l'esprit national ne leur en ferait-il pas un devoir? Le dixneuvième siècle rendra aux Gaulois leurs sciences, leurs arts et leur industrie, et ce ne sera plus uniquement à travers le prisme des préventions romaines que nous étudierons les origines françaises. Intéressés par leur propre gloire à obscurcir celle des autres, les Romains ne nous ont transmis sur les Gaulois que des idées fausses en général, ou tout au moins suspectes; il semble que ce n'est qu'à regret, ou sans y penser, qu'ils ont laissé
échapper l'aveu des pratiques agricoles (3), des moyens industriels (4), des usages d'économie publique et privée (5), je dirai même des raffinemens du luxe (6) qu'ils empruntèrent des Gaulois.

(3) Selon Caton l'ancien et Pline, les Romains durent aux Gaulois l'usage d'employer la marne et la chaux à féconder les terres, et la connaissance de la herse ferrée, de la faux, des tamis, sacs et bluteaux en crin, des vases d'airain, etc.

(4) Ce sont les Gaulois qui, selon Pline, inventèrent toutes sortes de roues et de voitures utiles ou de luxe qu'on employait en Italie, l'étamage des vases de ménage, le villebrequin et les tarières, etc.

(5) Le même Pline et Philostrate rapportent que c'est des Gaulois que les Romains apprirent l'usage des métaux dans les monnaies, celui de fixer le poids que devait porter une voiture en raison de la forme de ses roues. Pline avoue aussi que les Gaulois connurent l'art de faire le verre avant les Romains.

(6) Les empereurs romains adoptèrent, pour leurs vêtemens, malgré la critique et les railleries du peuple, les riches étoffes dont étaient habillés les chevaliers gaulois, et qui se fabriquaient dans la Gaule. C'est aussi dans la Gaule que les Romains apprirent l'art de dorer et d'argenter les brides et les harnais des chevaux. Au rapport de Pline, les Gaulois imitaient dans leurs manufactures la pourpre tyrienne, le violet et l'écarlate. Nous ne parlerons pas des vins, des fruits et autres productions des Gaules qui firent les délices et l'ornement des repas des Romains, ni du bled blanc qu'ils se procuraient à grands frais, etc.
On peut consulter à ce sujet la Notice sur l'Agriculture des Celtes, par M. de Cambry. Paris, 1806, in-8°.

Soumettant à leurs armes les villes et les campagnes, ils voulurent aussi soumettre à leur police l'esprit de leurs habitans, leur donner Jupiter pour Dieu et Rome pour patrie. Industrieux en moyens, les Romains n'en négligèrent aucun pour réussir contre les Gaulois, et la langue des Gaules soumises fut particulièrement atteinte de proscription.
Mais ce qu'une longue suite de siècles peut à peine altérer, les armes victorieuses des Romains auraient-elles pu le détruire?
Indépendante comme l'opinion, une langue reste presque toujours elle-même, et conserve pour ainsi dire constamment le type de son origine; ainsi le souvenir de la langue celtique existera pendant long-temps encore; il est attaché à l'existence de la langue française; et si, à son riche patrimoine, celle-ci a vu successivement ajouter les dépouilles de ses voisines, elle n'a pas pour cela renoncé à la partie de son domaine que lui a acquise une possession d'un plus grand nombre de siècles. Toutes les fois que l'esprit de recherches se dirigera sur la langue de la grande nation, le celtique sera le point de départ et attirera les premiers soins. Il en faudra beaucoup pour démêler ce que le séjour des Romains fit ajouter de mots et de tournures de la langue latine à la langue antique des Gaules. Cette epoque est la plus intéressante et pour la langue celtique et pour la langue française. Le mélange de la première avec le latin, et la corruption de l'une et de l'autre donnèrent naissance au roman, avant que l'arrivée des Francs dans les Gaules eût mis en concurrence avec lui le dialecte tudesque ou le frank teuch; et celui-ci, relégué bientôt après clans les contrées du Nord, laissa enfin les Gaulois en possession de la langue romane, qui, polie et cultivée, est devenue la langue de la France, la langue politique de l'Europe.
Ce dernier paragraphe indique la classification des diverses parties de ce mémoire.
Personne sans doute ne contestera la nécessité de connaître les diverses langues vulgaires des provinces de la France et d'en constater l'état actuel. Le moment est peut-être arrivé qui complétera leur altération et marquera leur décadence. L'impulsion que la révolution a donnée à tous les esprits, les déplacemens qui se sont opérés sur tous les points de la France, les mélanges des habitans de différentes provinces résultant des circonstances, la nécessité pour tous de connaître et de parler la langue française, la multiplicité des relations qu'entretient le besoin ou l'ambition, tout semble concourir pour enlever à ces idiomes leurs caractères originels, leur esprit et leur physionomie. Si un jour cette métamorphose s'opère, il ne restera rien alors de ces antiques chartes des peuples, de ces monumens que réclament les premières pages de notre histoire. Tout semble donc se réunir pour applaudir aux mesures d'un gouvernement éclairé qui sollicite les renseignemens que nous allons tâcher de réunir dans cet essai.
Ce n'est pas des idiomes en usage dans les villes que nous nous proposons de nous occuper particulièrement dans ce mémoire. Les villes sont le foyer ordinaire des révolutions qu'éprouvent les langues; on y en voit toujours les agens et dans les hommes instruits qui les polissent, et dans la mode qui adopte des mots et en abandonne d'autres. Cet état des choses existe surtout lorsqu'un conquérant étranger soumettant les villes à ses lois, leur fait un devoir ou une nécessité de parler sa langue. Ainsi lorsque les Gaulois subirent le joug des Romains, les villes de la Gaule furent remplies de fonctionnaires publics et de soldats qui n'avaient d'autre langue que le latin. L'intérêt des Gaulois leur fit un besoin de se faire entendre des Romains; le peuple en trouvait le motif dans le desir d'éviter une vexation ou d'obtenir un service, et les grands dans leur ambition. Les Romains d'ailleurs ne négligèrent aucun soin pour faire adopter leur langue. Tous les actes publics étaient écrits en latin, et les académies qu'ils établirent dans divers lieux de la Gaule auraient suffi pour répandre la connaissance du latin, si le soin qu'avaient les grands et les riches d'envoyer leurs fils à Rome n y eût déjà contribué.
Mais ces mêmes causes qui firent répandre le latin dans les villes, n'eurent aucune influence sur les campagnes. L'état physique du Dauphiné fut d'ailleurs un obstacle de plus à la propagation de la langue latine parmi ses habitans. Vivant au milieu de hautes montagnes, privés le plus souvent de tout moyen de communication, soustraits aux influences étrangères à leurs habitudes, séparés de leurs plus proches voisins pendant la moitié de l'année par des neiges abondantes, exempts d'ambition, ignorant pour la plupart le bien-être des villes, n'ayant qu'une idée confuse de gouvernement et de patrie, de lois et de devoirs, et d'autre règle de conduite que des usages traditionnels et des préjugés auxquels ils sont d'autant plus attachés qu'ils sont eux-mêmes plus ignorans: dans cet état absolu d'isolement, comment changer quelque chose à l'état physique ou moral de ces individus? Le temps peut seul leur faire sentir son influence; et si des pasteurs zélés, voués depuis plus de quinze siècles à l'instruction des habitans de ces montagnes, sont à peine parvenus à leur faire connaître les principes fondamentaux de la religion chrétienne et les premiers devoirs de chrétien; si ces quinze siècles d'instructions familières n'ont pas détourné ces hommes laborieux des pratiques druidiques (7 : Parmi ces pratiques, nous ne citerons que la fête du 1er de Mai, où l'on élit un roi et une reine que l'on pare et élève sur un trône exposé au regard des passans. On se rappelle à ce sujet le Champ de Mai, qui fut ensuite transformé en Champ de Mars.);

si, annuellement encore, ils célèbrent la fête du soleil (8), et allument des feux aux solstices (9); quelle influence le court séjour des Romains dans les Gaules peut-il avoir exercée sur ces mêmes hommes, sur leurs idées et sur leur langue? Toutefois nous ne prétendons pas avancer que la langue des habitans des montagnes du département de l'Isère soit ce qu'elle était avant l'arrivée des Romains dans l'Allobrogie; mais en cherchant à prouver que, par cela même que les habitans de ces montagnes eurent moins de rapports avec les Romains, leur langue dut être d'autant moins altérée par le latin, nous voulons justifier la détermination qui nous fait négliger dans ces recherches les patois des villes, parce qu'ils se sont peu à peu francisés, et qu'aujourd'hui ils ne sont pour ainsi dire que la langue française elle-même variée dans ses inflexions.

(8) Cette fête se célèbre avec une certaine pompe dans la commune des Andrieux en Valgodemar, et le curé n'y est absolument pour rien.
Tout le village se rend sur le pont; dès que le soleil y paraît, on lui fait l'offrande d'une omelette, et la fête se termine par des danses et un festin. Il existe dans les archives de l'Académie de Grenoble un mémoire historique sur cette fête.
(9) Il est d'un usage général d'allumer des feux de joie, auprès desquels se réunissent tous les habitans, la veille de la Saint-Jean et la veille de Noël, pour ainsi dire le 22 juin et le 23 décembre de chaque année.

Il en est ainsi du patois de la ville de Grenoble, et l'on peut s'en assurer par la lettre relative à l'inondation survenue dans cette ville le 20 décembre 1740, lettre écrite à la même époque (10: Voyez l'appendix, n°. 1.), et dans laquelle, à deux ou trois mots près, tels que ceux de cruzieu, lampe, lloupa, boue, brayes, culotte, tout est français ou latin, et tout si conforme à l'esprit et aux tournures de la langue française, qu'en la traduisant mot pour mot et dans le même ordre, on aurait presque cette même lettre en vers français, sans que le sens ni la rime fussent défectueux, tant le patois de la ville de Grenoble était conforme au français vers le milieu du siècle dernier, et depuis il s'en est rapproché chaque jour davantage. On peut donc conclure avec raison de ce fait, qui est le même partout, que le patois des habitans des montagnes doit être le sujet principal des recherches du genre de celles ci.
Mais pour apprécier les causes et la nature des variations qu'a éprouvées la langue des habitans de nos montagnes, nous ne devons pas négliger de considérer les changemens qu'a pu y apporter, dans la majorité des villages, quoique tard, l'émigration annuelle de leurs habitans qu'une louable industrie amène dans le pays bas, c'est-à-dire dans les diverses parties de la France. Mais arrêtons-nous d'abord à l'influence qu'exercèrent sur cette langue les irruptions des Allobroges et des autres Gaulois en Italie (11: On connaît plusieurs irruptions des Gaulois en Italie, qui remontent jusques aux premiers siècles de Rome.).
Nous devrions peut-être faire remarquer ici que le mélange des Gaulois avec les Carthaginois conduits par Annibal, enrichit de beaucoup de mots puniques la langue gauloise. Sans doute il y eut parmi ces Gaulois de l'armée d'Annibal plusieurs soldats qui, comme Autavit dont parle Polybe, apprirent le punique, et aimèrent à parler entre eux, de retour dans leur patrie, la langue qu'ils avaient apprise dans les camps; mais le manque absolu de documens ne permet à ce sujet que des conjectures. 
Nous revenons donc à l'influence qu'eurent sur la langue celtique les irruptions des Gaulois en Italie.
Ces irruptions eurent sans doute des effets directs sur cette langue par l'introduction des mots acquis en Italie, et transportés dans l'Allobrogie et dans toute la Gaule par les soldats qui les propagèrent au retour de ces expéditions. Cette circonstance sert incontestablement à marquer la première époque du mélange des mots latins avec le celtique; mais nous croyons pouvoir avancer qu'on a accordé au latin plus d'influence qu'il n'en eut réellement, puisqu'on n'a eu aucun égard aux mots celtiques que les Allobroges et les Gaulois ont laissés en Italie, ni à ceux que les Latins ont empruntés eux-mêmes des Gaulois, après les avoir dépouillés de leur état civil et politique. C'est cette erreur qui a fait dire à plusieurs auteurs que tous les patois venaient du latin; et, on n'a pas fait attention que le latin lui-même avait emprunté quelque chose du celte, et à cet égard l'opinion de Varron n'est pas équivoque. Ainsi on dit communément que le mot français battre vient du latin battuere, et conséquemment que le mot patois battré est dérivé du même mot latin. Mais pourquoi n'a-t-on pas remarqué que le mot latin battuere n'est employé dans ce sens que par Plaute et Naevius, et non par les auteurs latins qui sont postérieurs à la conquête des Gaules; d'où l'on pourrait presque conclure que le mot battre appartenait à l'ancienne langue des Gaulois, puisque les bons auteurs latins, tels que Tite-Live et Cicéron, Virgile et Horace semblent l'avoir banni de leurs ouvrages comme un mot barbare et exotique. Si cette observation se vérifiait, il en résulterait que nos idiomes vulgaires, la langue française, l'espagnole et l'italienne, qui ont la même origine, et où l'on trouve ce mot avec la même acception, ne le devraient pas au latin. Sans doute de semblables remarques deviennent difficilement des vérités; nous ne donnons même celle-ci que comme une conjecture; mais s'il était possible de connaître la série des mots primitifs d'une langue, ou plutôt la série de tous les mots d'une langue à une époque donnée, et que cette série fondamentale fût, après un certain nombre d'années, comparée avec la série des mots qui appartiendraient alors à cette langue, on connaîtrait exactement ceux qui s'y seraient introduits depuis l'époque de la première série; et l'histoire des rapports civils, politiques, militaires et commerciaux qu'aurait eus avec des voisins ou des étrangers éloignés le peuple dont la langue servirait à cette observation, indiquerait incontestablement la cause de l'introduction de ces mots et leur étymologie. Ainsi le séjour des Maures en Espagne a enrichi la langue espagnole d'une infinité de mots et de tournures arabes; ainsi l'expédition d'Egypte a laissé le souvenir ineffaçable du séjour qu'y ont fait les Français, dans les mots français d'arts ou d'agriculture qu'ont incontestablement adoptés les habitans de l'Egypte. Cette vérité sert à prouver l'influence des expéditions militaires sur la langue des peuples vaincus et sur celle des vainqueurs. 
Nous avons donc dû ne pas passer sous silence celle des Allobroges et des autres Gaulois conquérans de l'Italie sur la langue latine, et réciproquement celle des mots transportés de l'Italie par les Allobroges et les Voconces dans leur propre patrie, deux causes qui y ont également contribué au mélange du latin avec le celtique.
Nous devons considérer comme une troisième de ces causes l'émigration périodique des habitans des montagnes du département de l'Isère, qui vont exercer dans diverses parties de la France, et notamment dans le midi, une industrie mercantille bien utile à leur famille. Pour que cette considération ressortît dans toute sa force, il serait peut-être nécessaire de prouver que ces émigrations ont eu lieu dans tous les temps. Si elles n'étaient que le résultat d'une coutume ou d'une convention, on pourrait élever des doutes sur leur ancienneté. Mais nous pensons que cette ancienneté est prouvée par le fait lui-même qui n'a d'autre règle que le besoin, d'autre moteur que l'intérêt, et l'intérêt et le besoin sont de tous les temps et de tous les lieux. Il n'y a donc point de doute que l'émigration annuelle des habitans des montagnes du département de l'Isère n'ait eu une influence marquée sur la langue de ces montagnards.
Cependant on doit remarquer que la majorité des habitans gardant les pénates, et cette majorité se composant des vieillards, des femmes et des enfans, c'est-à-dire, de la portion de l'espèce humaine qui parle le plus, la langue mère se conservait plus intacte, et ce n'était qu'à la longue qu'un mot étranger pouvait s'y introduire. On sait d'ailleurs que, parmi ces esprits bornés, toute nouveauté qui n'éblouit pas est accueillie par un rire dédaigneux et satirique.
Il est une autre cause qui influa puissamment sur l'altération de la langue primitive des Gaules, et cette cause fut la fondation de Marseille par une colonie de Phocéens ou d'Hellènes (12 : L'an 599 avant J. C., selon Cary, Dissert. sur la fondation de Marseille, page 66.). 
Nous ne discuterons pas ici la vérité de ce point historique, qui d'ailleurs est d'accord avec la tradition. On a contesté l'arrivée de cette colonie de Phocéens et la fondation de Marseille qu'on lui attribue. Avec du pyrrhonisme et du goût pour de nouveaux systèmes, on peut faire de l'histoire un dédale inextricable, et assimiler les historiens les plus accrédités aux ouvriers de Babel. Mais n'oublions pas que l'histoire mal traitée donne plus de préjugés que l'ignorance (13 : Cambry, Agriculture des Celtes).
Quoi qu'il en soit on ne nie pas que Marseille ait été habitée par des Grecs, ou du moins par des personnes qui n'avaient d'autre langue pour leurs relations et pour leurs monumens que la langue grecque (14). 
(14) N'oublions pas cependant que les Marseillais usèrent avec une égale facilité du grec, du latin et du celtique dans leurs relations commerciales. (S. Hyeronimus, pref. ad Comment. in Epist. ad Galathas.)

Ce point bien reconnu nous suffit pour établir l'influence du grec sur le celtique, influence résultant du besoin qu'avait toute la Gaule d'entretenir des relations avec la ville de Marseille devenue l'entrepôt de tout le commerce gaulois, surtout avant que les Romains, en partageant le produit de l'industrie des Gaulois par des associations aussi injustes que sordides (15 : M. Tullius Cicero, Oratio pro Fonteio.), eussent ruiné ce même commerce gaulois après l'avoir découragé.
Ce que nous venons de dire prouve que nous n'admettons pas dans toute sa plénitude le rapport de Strabon, qui avance que les Gaulois ne fréquentèrent les Marseillais qu'après la conquête des Gaules par les Romains (16 : Strabo, Rerum geographic. lib. II.). 
Sans nous engager dans une discussion qui nous éloignerait du sujet de cet essai, il suffira de dire qu'avant les premières conquêtes des Romains dans la Gaule, conquêtes qui précédèrent celles de Jules-Cesar de plus de soixante ans, les Romains avaient fait alliance avec les Marseillais, qui en avaient eux-mêmes contracté une avec divers peuples de la Gaule, et notamment avec les Aeduens (17 : L. Florus, de Gestis rom. III, 2.).
Les peuples de la Gaule étaient donc en rapport avec les Marseillais avant l'arrivée des Romains; la langue des Marseillais, la langue grecque, contribua donc à l'altération du celtique.
En admettant que les diverses circonstances que nous avons indiquées ont eu une influence plus ou moins directe sur la langue des Gaules, on aperçoit combien il est difficile de reconnaître, d'indiquer et de classer les différences qui en résultent, surtout en les considérant par rapport aux temps et par rapport aux lieux. En effet, comment constater des altérations chronologiques lorsqu'on n'a pour point d'appui que des conjectures, ou des monumens dont la date n'est pas certaine? Comment constater des altérations locales, lorsqu'après avoir reconnu qu'une seule et même langue fut à une époque donnée la langue de toute la Gaule (abstraction faite des différens dialectes particuliers aux provinces), on voit presque aussitôt des circonstances de diverse nature se presser sur tous les points extrêmes de cette contrée, l'opprimer de toutes parts, altérer son gouvernement, détruire ses limites, et miner les bases de son existence politique et morale? Comment enfin constater les altérations littérales lorsqu'il s'agit de qualifier un mot mêlé parmi cent autres, de reconnaître une désinence particulière à quelques mots, et quelquefois commune à un grand nombre? Ce sont-là des obstacles qu'on ne saurait se dissimuler, et, sans avoir la prétention de les vaincre, aux observations précédentes, nous en ajouterons une nouvelle non moins importante dans le sujet qui nous occupe.
Pour caractériser une langue dans tout ce qui lui est propre, c'est dans l'intérieur du pays où elle est parlée qu'il faut l'étudier. C'est là seulement qu'on la trouvera étrangère aux tours, aux inflexions et aux accens de la langue des voisins.
Les langues de deux peuples frontières se mêlent par le contact de ces deux peuples, comme leurs idées, leur caractère et leurs coutumes prennent une teinte commune; ainsi dans l'étude des idiomes parlés dans les pays frontières de la France, on doit avoir égard à l'influence de tous les jours et de tous les instans qu'exerce sur cet idiome la langue des peuples limitrophes. Cette influence a été remarquée dans tous les temps, et Strabon (18 : Ibid. lib. IV, 176.) avait observé que la langue des Aquitains voisins des Pyrénées, avait beaucoup de rapports avec la langue des habitans des Espagnes. Ainsi de nos jours le patois des provinces voisines de l'Espagne, renferme beaucoup de mots arabes empruntés des Espagnols; ainsi le piémontais est un mélange de vieux français et d'italien (19); ainsi donc le grec de Marseille est répandu dans les idiomes des contrées voisines de la Méditerranée, et il n'est pas étranger à la langue des Allobroges.

(19) C'est peut-être trop considérer cet idiome par rapport à son état actuel. Mais il ne faut pas oublier que dans des temps peu reculés le Piémont n'eut d'autre langue que celle de la France méridionale, de l'Italie et de l'Espagne, c'est-à-dire le roman. Ce fait n'est contesté par personne, et on en trouve une preuve irrécusable dans les livres qui nous restent de la secte des Vaudois qui habitaient les vallées du Piémont. Ces livres consistent en quelques manuscrits très-rares en France et par-tout ailleurs, si ce n'est en Angleterre où doivent exister (à Cambridge) plusieurs manuscrits envoyés en 1658 à Olivier Cromwel (Oliver Cromwell), qui les avait demandés aux pasteurs vaudois. 
Tous ces livres sont en langue vulgaire et datent du dixième siècle, même de plus loin, selon quelques auteurs. La bibliothèque de Grenoble possède un manuscrit en langue vaudoise.
C'est un Nouveau-Testament sur vélin, de format in-12 quarré, écrit en lettres rondes et à deux colonnes, sous le n° 8595. Il paraît être du 13e siècle; il se trouve indiqué dans le catalogue du fonds de M. de Caulet, comme étant un Nouveau-Testament traduit en espagnol. Il suffit d'y jeter un coup-d'œil et de le comparer aux passages cités par Jean Léger dans son Histoire des Eglises vaudoises, pour s'assurer que ce Nouveau-Testament appartient à la secte et à la langue vulgaire des Vaudois. Ce que j'ai dit de la rareté des manuscrits de ce genre m'engage à publier la parabole de l'Enfant prodigue extraite de celui de la bibliothèque de Grenoble. (Voyez l'Appendix, n°. 2.)
On peut comparer ce morceau avec les fragmens provençaux de divers siècles publiés par M. Millin dans son Essai sur la langue et la littérature provençales.

Nous venons d'indiquer les diverses circonstances qui y apportèrent quelque changement; quelque active qu'ait été leur influence, elle ne détruit pas la vérité de l'observation que nous avons précédemment faite, qu'une suite de siècles et des circonstances impérieuses peuvent seules dénaturer les langues. En parcourant les diverses époques de celle de la Gaule, et plus particulièrement de la langue vulgaire du département de l'Isère, en constatant son état actuel, on reconnaîtra la vérité de cette assertion, qu'une langue reste pendant long-temps elle-même, et conserve pour ainsi dire constamment le caractère de son origine. Si cette vérité est applicable à la langue française, que les hommes célèbres dans chaque partie des sciences et des lettres ont si souvent soumise à leur goût et si souvent à leurs caprices, avec plus de raison encore cette vérité est-elle sensible lorsqu'il s'agit de ces idiomes soustraits par leur nature aux recherches des gens instruits et aux caprices de la mode. En indiquant l'état de la langue vulgaire du département de l'Isère dans les diverses époques de son histoire, nous fournirons une nouvelle preuve de cette assertion.
On admettra sans doute, comme nous venons de le dire, que les langues ne se dénaturent qu'à la longue; les idiomes de la Gaule le prouvent, et ceux des contrées éloignées rendent le même témoignage. Ainsi St. Augustin, pour remplir les devoirs de son ministère en qualité d'évêque du diocèse d'Hippone en Numidie, fut obligé d'avoir des interprètes qui parlassent punique pour se faire entendre des habitans de la campagne (20), et cependant depuis plus de six cents ans (21) les Romains avaient porté la langue latine dans la Numidie (22);
(20) Bonamy, Académie des Belles-Lettres, XXIV, 589.
(21) L'an 201 avant J. C.
(22) Ainsi, après la conquête de la Perse par le calife Othman, les actes publics du gouvernement furent écrits en arabe; mais le peuple conserva toujours sous la domination des Arabes sa langue maternelle, c'est-à-dire le persan. Ainsi en Egypte, les naturels égyptiens ont conservé pour ainsi dire jusqu'à nos jours leur propre langue, le copte, quoique leur pays ait passé successivement sous la puissance des Pasteurs, des Ethyopiens, des Perses, des Grecs, des Romains, des Arabes et des Turcs. Ainsi enfin les Chinois ont conservé leur langue, quoique depuis plusieurs siècles la langue de la cour et celle des actes publics soit le tartare-mantcheoux.

mais en Afrique comme dans les Gaules, le latin fut la langue du
gouvernement, des hommes instruits et des fonctionnaires; mais jamais elle ne fut celle du peuple: dans la Gaule, il parla toujours le celtique, qui s'altéra graduellement, qui prit peu à peu une physionomie latine, physionomie qui l'a fait appeler mal-à-propos latin vulgaire, parce que la langue latine n'a été dans aucun temps la langue vulgaire des Gaules. 
Ce que nous allons dire pour démontrer cette vérité trop long-temps contestée et qu'il faut enfin reconnaître, se rapporte également et à tous les idiomes de la Gaule en général, qui n'avaient dans le principe que quelques différences d'inflexions, et à l'idiome de l'Allobrogie en particulier, qui avait aussi son inflexion particulière.
Les Romains, maîtres de la Gaule, y parlèrent latin et se servirent de cette langue dans tous les actes émanés de leur gouvernement. 
Nous avons déjà dit que les fonctionnaires publics et les hommes instruits parmi les Gaulois furent les seuls qui parlèrent dès-lors la langue des Romains. On a cru prouver le contraire, et établir que le latin fut la langue vulgaire des Gaulois, en rapportant que les prédicateurs de la morale évangélique, qui vinrent répandre le christianisme dans les Gaules, écrivirent en grec ou en latin. On a cité particulièrement Saint-Irénée; on a dit que Saint-Jérome écrivant à Hédibie et à Algazie, Saint-Hilaire de Poitiers à sa fille, Sulpice-Sévère à sa belle-mère, et Saint-Avit de Vienne à sa soeur, rédigèrent leurs lettres en latin; enfin que Sidoine Apollinaire cite les ouvrages d'Horace, de Varron, de Prudence et de Saint-Augustin, comme les ouvrages à la mode parmi les dames gauloises (23 : Discours préliminaire du Glossaire de la langue romane, par M. Roquefort (Paris, 1808, 2 vol. in-8°), ouvrage indispensable pour l'étude de l'ancienne littérature française, et dont j'ai rendu compte dans le Moniteur du 26 juin 1808.)
Mais nous demanderons d'abord si les prédicateurs évangéliques, si Saint-Jérome, Saint-Hilaire, Sulpice-Sévère et autres auteurs qui tenaient tous à l'Église, étaient obligés de connaître la langue des Gaulois, eux qui étaient presque tous étrangers aux Gaules? et ensuite, en accordant même qu'ils connussent cette langue, nous demanderons encore s'ils auraient osé s'en servir dans leurs écrits, puisque l'Église avait adopté exclusivement l'usage du grec et du latin, et que le latin était le seul idiome professé dans les académies de la Gaule, le seul dont se servissent les gens instruits, quoique le celtique fût généralement parlé par la masse des individus? Ajoutons que Saint-Irénée lui-même écrit à un de ses amis que depuis qu'il vit parmi les Gaulois, il a été obligé d'apprendre leur langue. N'oublions pas non plus que le sceptre de fer des Romains était toujours là pour prescrire la propagation du latin, qui était la langue de l'état. Ainsi un habitant des départemens méridionaux de la France qui écrira un ouvrage, même une simple lettre, l'écrira en français, quoique le provençal ou le languedocien soit sa langue maternelle et une langue cultivée. Ainsi dans les départemens réunis, un délai fatal fixé par le gouvernement a établi l'usage irrévocable de la langue française dans les actes publics, et on écrit tout en français, quoiqu'on y parle vulgairement allemand, piémontais ou italien. Dans l'étude des anciens on ne doit jamais perdre de vue ce qui se passe chez les modernes dans des circonstances semblables, parce que les hommes ont eu dans tous les temps les mêmes besoins et les mêmes passions. Répétons donc que les assertions que nous venons de réfuter ne peuvent nullement servir à prouver que le latin ait été à une époque quelconque la langue vulgaire des Gaules. Le peuple des villes, le peuple des campagnes, et particulièrement celui des montagnes, conservèrent la langue de leurs pères, et c'est cette langue altérée et mêlée de mots latins que les Romains appelèrent dédaigneusement lingua rustica, langue rustique, langue des campagnards; mais cette langue rustique résista long-temps à toutes les entreprises des latinisans, et dans les deux premiers siècles de l'ère vulgaire, elle subsista toute entière, puisqu'au troisième; en 230, une ordonnance de Septime-Sévère porte que les fidéi-commis seront admis dans toutes les langues, non-seulement en latin et en grec, mais encore in gallicanâ, en langue gauloise, qui n'était sûrement pas la latine (24 : Digest. lib. XXXII, tit. I, pag. 11 - ou II : 2).
On doit fixer à cette époque le commencement d'un idiome autre que le celtique et le latin, idiome qui fut en usage dans la Gaule, et qu'on doit considérer comme la vraie source de la langue romane, qui a survecu au celtique et au latin.
Dès le cinquième siècle nous trouvons cet idiome gaulois bien caractérisé, et Sulpice-Sévère nous fournit à ce sujet un passage classique auquel il semble qu'on n'a pas fait assez d'attention.
Dans son premier dialogue (25 : Sulp.-Sev. Opera omnia. Lugd. Batav. Hackius, 1647, p. 543), Gallus, l'un des interlocuteurs, est prié de faire connaître les hautes qualités de Saint-Martin de Tours; Gallus s'en excuse en donnant pour raison qu'il ne convient pas à un Gaulois comme lui d'entretenir des habitans de l'Aquitaine, et qu'il craint que leurs oreilles délicates ne s'accommodent pas de la rudesse d'un langage trop rustique. Sed dum cogito me hominem Gallum inter Aquitanos verba facturum, vereor ne offendat vestras nimium urbanas aures sermo rusticior.
Tu vero, répond Posthumianus, principal personnage des dialogues de Sulpice-Sévère, tu verò vel celticè, aut, si mavis, gallicè loquere, dummodo jam Martinum loqueris. 
“Vous pouvez nous parler celte ou gaulois, pourvu que vous nous parliez de Martin”. 
Ainsi la langue celtique n'était pas celle que les Romains appelaient gallica. Mais doit-on conclure du passage de Septime-Sévère que les Gaulois parlaient, outre le celtique et le latin, un autre idiome connu? 
On répond affirmativement à cette question, en observant qu'il est constant que le latin, qui fut la langue de la plupart des habitans des villes, devint peu à peu un latin barbare, corrompu dans ses mots comme dans leur terminaison et dans leur arrangement, et c'est de ce latin que parlaient les Gaulois, et du celtique corrompu par le latin, et du latin lui-même, que naquit cet idiome, si informe dans ses principes, si variable dans ses règles, mais si doux ensuite sur le luth des Trouvères et des Troubadours, le roman.
Mais l'idiome roman ne fut réellement un idiome qu'après qu'une suite de conquêtes sur le celtique et sur le latin en eut fait une langue commode pour tous ceux qui la parlaient, puisqu'elle se rapprochait en même temps des deux langues principales de la Gaule devenue province romaine, c'est-à-dire du latin dont on avait oublié les règles, ou dont on négligeait les terminaisons, et du celtique déjà ébranlé dans ses fondemens.
Les progrès de la langue romane furent lents; au sixième siècle Beaudemon écrivait encore la vie de Saint-Amand en langue rustique, rustico sermone. En même temps (en 552) Grégoire de Tours se plaignait de ce que peu de personnes étaient capables d'entendre un rhéteur (latin), tandis que presque tous, dit-il, comprennent un homme qui parle la langue rustique: Philosophantem rhetorem intelligunt pauci, loquentem rusticum multi. Aux septième et huitième siècle, les conciles de Tours et de Rheims, qui représentaient l'église des Gaules et de la Germanie, ordonnaient que les homélies des saints, pour être entendues par le peuple, seraient traduites par les soins des évêques en langue rustique: Ut easdem homelias facilius cuncti possint intelligere, quisque transferre studeat in rusticam romanam linguam (26 : Concilia, tom. VII, 1249, 1256, cap. XV, pag. 1263, cap. XVII).
Ces deux passages prouvent-ils que le latin fut dans les sixième, septième et huitième siècle la langue vulgaire des Gaules? 
Non sans doute, et cet état des choses dura long-temps encore puisque, vers l'an 800, il était d'un usage général dans toutes les églises de France d'expliquer en langue vulgaire l'histoire du saint dont on célébrait la fête, et que dès cette même époque on ne conserva plus au vrai latin la terminaison de ses mots et le tour originel de ses phrases. 
Ainsi chaque siècle marqua dans la Gaule la décadence successive de la langue latine, à mesure que la langue celtique s'altéra de plus en plus, et que la gauloise fit plus de progrès.
Déjà dès le huitième siècle la langue tudesque apportée par les Francs et protégée par un prince puissant; avait jeté de nouveau la confusion parmi ces divers idiomes. L'empire s'était partagé d'opinion, et la langue gauloise, qui avait déjà le nom de romane, avait eu à lutter contre le franc-teuch, tandis que le celtique, relégué dans les montagnes, et le latin réfugié dans les monastères, mutilés l'un et l'autre et n'offrant plus qu'un corps décharné, avaient enrichi de leurs dépouilles leur heureux rival. Plusieurs moyens furent employés pour introduire le tudesque dans toutes les provinces de la Gaule. Cependant ces moyens furent sans effets; on en trouve la preuve dans une des circonstances de l'alliance conclue en 842 entre Charles-le-Chauve, roi de France, et son frère Louis de Germanie. Les deux princes voulurent consacrer leur union par un serment, et pour que ce serment, qui devait être prononcé par les deux rois en présence de leurs sujets, fût entendu de tous, Louis de Germanie prononça son serment en langue romane. Il est connu de tous ceux qui ont fait des recherches sur l'origine de la langue française (27), et il prouve incontestablement le peu de prosélytes qu'avait faits en France la langue tudesque, qui, bientôt reléguée à la cour, laissa le roman en possession de plaire aux Français; et ce qui ne contribua pas peu à le maintenir dans les provinces méridionales, et plus particulièrement dans les provinces voisines des Alpes, qui furent toujours étrangères au tudesque dont elles évitèrent l'influence par leur éloignement, c'est que le roman était indispensable aux habitans de ces provinces méridionales pour entretenir leurs rapports avec l'Espagne et l'Italie.

(27) Il est gravé, d'après un manuscrit de la Bibliothèque impériale, dans le premier volume du Glossaire de la langue romane que nous avons cité plus haut, voyez l'Appendix, n°. 10.

Ainsi le tudesque ne fut guère en vogue qu'à la cour jusqu'à la fin du dixième siècle; et enfin la langue romane, qui eut aussi ses divers dialectes, l'emporta et fut bientôt la seule parlée, comme si la langue française n'avait dû prendre son origine que dans la langue même des Français; tant il est vrai qu'une langue ne peut pas être celle de tous les peuples, ni celle de tous les climats. La romane se soutint, et dès le onzième siècle on s'adonna à traduire en cette langue les auteurs latins les plus accrédités. Alors on revint aussi sur le style de quelques écrits en ce genre du neuvième siècle qu'on trouvait déjà vieux, tant les progrès de la langue vers sa perfection étaient rapides. 
L'abbé Lebeuf (Lebœuf) nous a conservé un extrait des actes de St. Etienne, martyr, traduits dans le neuvième siècle et revus dans le onzième (28 : (28) Acad. des Belles-Lettres, XVII, 716).
Dès le douzième toute la barbarie de la langue gauloise des siècles précédens avait passé dans la langue latine, et cette dernière n'était plus entendue (29 : Ibid. 719). 
A son tour elle reconnut un maître, et dès-lors les Français secouèrent entièrement sous ce rapport le joug traditionnel des Romains.
C'est par cette observation que s'explique l'origine du latin barbare des actes et des écrits postérieurs à l'année 1100 de nôtre ère (30 : La basse latinité est le résultat de causes semblables, quoique dans des circonstances différentes).
Je dis l'an onze cents, parce que c'est dans les actes de cette époque et dans ceux des époques postérieures qu'on trouve dans le latin les mots, les tournures et l'arrangement du roman, tels que ceux-ci, guerra guerre, augmentare augmenter, quittare quitter, aula bassa basse-cour, gardia garde, et autres mots qui, comme ceux-ci, n'ont jamais appartenu à la bonne latinité.
Cette observation est sans réplique, du moins dans l'histoire des idiomes de ce département, parce que les exemples que nous venons de citer sont tous pris dans des actes qui y sont relatifs. Il en résulte que l'influence de la langue romane, telle que nous l'avons indiquée, y fut continuelle, et l'on peut dire si directe, qu'on remarque une grande différence entre le latin des actes de 1267, et celui des actes de 1277 (31 : Voyez les Pièces justificatives de l'Histoire du Dauphiné, par Valbonnais, tome 2e).
Cette circonstance sert en même temps à prouver l'universalité de cette langue (la romane), connue dans toutes les provinces sous le nom de lingua materna, langue maternelle, parce qu'elle était réellement le résultat de la langue primitive des Gaules mélangée avec le latin. 
C'est sous cette dénomination que fut connue en Dauphiné la langue vulgaire de ses habitans. Toutefois le latin restait toujours en usage dans les actes publics: tels sont ceux du treizième siècle passés en Dauphiné. Mais nous devons répéter que ce latin des actes n'avait aucune influence sur la langue maternelle, lingua materna, et que le rédacteur de ces actes en les écrivant en latin, était obligé de les expliquer en langue vulgaire au testateur, par exemple, si l'acte était un testament.
Nous en avons une preuve dans le procès-verbal d'ouverture du testament clos, fait le 15 janvier 1277, par Guillaume de Beauvoir.
Ce procès-verbal contient des particularités très-précieuses sur les formalités usitées alors dans de semblables circonstances. 
Guillaume de Beauvoir avait fait écrire son testament par Guillaume Quoquebert, notaire, dans la maison de Bonnevaux à Vienne.
Ce testament avait été clos, scellé de dix cachets, et signé sur l'enveloppe par huit témoins qui furent appelés devant Jacques Borgarelli, professeur de droit et juge de la terre de la Tour, pour répondre sur les diverses circonstances relatives à ce testament. 
L'un d'eux, Humbert de la Tour, assure par serment que le testateur avait reconnu cet acte comme celui de ses dernières volontés, après que le notaire le lui eut lu mot à mot, et expliqué en langue vulgaire: Item dicit quod testamentum fuit lectum de verbo ad verbum coram ipso domino de Bellovidere, et materna lingua expositum (32 : Ibid. page 16, 2e colonne). 
Ce passage sert évidemment à prouver ce qu'on ne saurait trop répéter, que le latin ne fut jamais la langue vulgaire des Gaules, ou tout au moins qu'il ne fut pas celle du peuple ni des seigneurs du Dauphiné. Ce n'est pas cependant que l'instruction y fût moins répandue que par-tout ailleurs; les troubadours de cette province rivalisent de réputation avec ceux des autres contrées méridionales; les seigneurs même se déclaraient hautement les protecteurs des lettres, et en 1278 Guillelmet, fils de Guillaume de Beauvoir, en prenant l'habit de cordelier à Die, se réserva dans son testament une somme de soixante livres viennoises pour acheter des livres (33 : Valbonnais, Histoire du Dauphiné, II, 18, note B).
Ainsi, dès le treizième siècle le goût des lettres était répandu dans le Dauphiné: la langue latine ne reprenait pas pour cela plus de faveur; et dans le quatorzième siècle, les moines étaient si peu familiarisés avec cette langue, qu'il fallut traduire pour eux en français les règles même de leur ordre. Ainsi le frère Thomas Benoît traduisit les règles de l'ordre de Saint-Augustin pour l'usage de son couvent, et en s'adressant à ses frères il leur dit:
“Pour l'amour de vous, très-chers frères,
En français ai traduit ce latin.
Jai mis ou langage vos mères
Les mandemens Saint-Augustin.
Et pour ce que la rieule Monsieur Saint-Augustin enseigne la droite voie du salut, laquelle, mes frères, vos avez enprinse ou pourmis à garder, laquelle chose serait à votre perdition, si bien ne la gardiez,
Garder ne la povez, si vous ne la savez,
Savoer ne la povez, si vous ne l'entendez.
Or sçai-je que plusieurs de vous n'entendent pas bien latin, auquel il fut chose nécessaire de la rieule entendre.
Si ai ladite rieule translatée en français au mieux que j'ai pu et sçu.”

Il résulte de cette citation que le latin était à cette époque très-peu connu dans la France. Il devait l'être encore moins dans le Dauphiné, puisque dès 1297, des actes publics y étaient écrits en français: tel est le traité d'alliance conclu la même année entre Humbert Dauphin, Léonette de Gex et Guillaume de Joinville, contre Amédée, comte de Savoie (34 : Ibid). Il en était de même dans les diverses provinces de la France, toujours empressées d'imiter la cour, puisqu'à la cour on écrivait en français, et que c'est en français que Philippe-le-Bel annonça en 1297, à Humbert Dauphin de Viennois, la trève conclue à Tournay avec les Anglais (35 : Ibid). 
On ne doit donc pas s'étonner que le latin fût oublié au quatorzième siècle; dans le quinzième on refit les traductions du treizième, et dès- lors le français fut la seule langue parlée. A cette époque les monumens s'accumulent pour constater l'état de la langue. L'imprimerie en a reproduit beaucoup; et l'on peut indiquer comme un ouvrage utile celui qui contiendrait des remarques bien faites sur les révolutions de la langue française, prises sur chacun des mots et des tours qui lui sont propres, en remontant de l'époque où les chefs-d'œuvres de nos grands classiques français l'ont élevée à ce degré de perfection qui en a fait la langue de presque toutes les cours de l'Europe, jusqu'au serment de Louis le germanique, le plus ancien monument connu de la langue gauloise, romane ou française; car ces trois langues ont une origine commune; et comme toutes celles qui ont été parlées et écrites, elles ont été d'abord dénuées de pureté et d'élégance, et ont dû leur perfectionnement successif aux bons écrivains qui s'en sont servis et qui les ont soumises à leur génie; tant il est vrai que le génie des bons écrivains influe nécessairement sur celui de leur langue en la façonnant à leur goût, et en autorisant de leur exemple des exceptions qui, sur leur autorité, deviennent ensuite des règles. Tel fut sur la langue gauloise, romane ou française, l'effet des ouvrages mis au jour dans les différens siècles; tel fut encore le résultat de l'emploi de cette langue perfectionnée dans les actes du gouvernement français. La langue romane fut polie et elle est enfin devenue la langue française du dix-huitième siècle.
Mais ces deux circonstances principales n'ont pas eu le même effet sur la langue parlée 
(36 : Dans plusieurs provinces ces circonstances n'ont eu aucun effet sur la langue écrite. Nous citerons à ce sujet l'ancienne province de Béarn, où, dans le dix-huitième siècle, il a fallu faire imprimer en langue vulgaire les ordonnances sur le règlement et la direction de la justice. (Voyez le Stil de la Justicy deu pays de Bearn, par Jérôme Dupoux. A Pau, 1723, in-4°),

et il a été moins sensible encore sur la langue d'une classe d'habitans
de la France, à mesure que cette classe a eu moins de rapports avec les grands, les fonctionnaires publics, les auteurs ou les livres; et tels sont en général les artisans qui n'ont besoin que de leur travail pour vivre, et les habitans de la campagne qui ne connaissent que ce qui les touche de près et qui s'imitent mutuellement. C'est surtout parmi le peuple des montagnes qu'un isolement constant entretient les anciennes habitudes de faits et d'idées, les préjugés comme les coutumes dues à des siècles de remarques et d'observations dont le principe est toujours le hasard.
C'est la langue de ces classes nombreuses qui a été presqu'entièrement étrangère au perfectionnement de l'ensemble, et qui forme la langue vulgaire des provinces; c'est à ces idiomes seulement que seront relatives les observations contenues dans la seconde partie de ce Mémoire; et pour le renfermer dans ses bornes naturelles, nous ne parlerons plus que des idiomes vulgaires du département de l'Isère.
Nous les considérerons dans leur ensemble par rapport aux élémens qui les constituent, c'est-à-dire, le celtique, le grec et le latin. Après ces observations générales, nous examinerons ces idiomes par rapport aux divers cantons du département, et nous terminerons par l'indication des principaux ouvrages manuscrits ou imprimés qui nous restent en ces divers patois.


Seconde partie.