jueves, 8 de octubre de 2026

Seconde partie. Recherches, patois, Champollion

Seconde partie.

fulla, brindó, pontet, rastell, rampill, mánec, maneta, manelló, manilló, maniguill, costella de la fulla, falte la pedra per a esmolá y la enclusa

Nous avons établi ailleurs (38: Antiquités de Grenoble, page 15) comme un fait incontestable, que la partie du territoire de ce département située entre la rivière d'Isère et le fleuve du Rhône, appartenait aux Allobroges, et que toute la partie qui est sur la rive gauche de cette même rivière dépendait des Voconces.
Mais les uns et les autres faisaient partie de la Gaule; leur langue était donc celle des peuples qui habitaient les autres parties de cette vaste contrée, c'est-à-dire le celtique. Nous sommes trop loin de ces temps, et depuis trop de peuples étrangers ont successivement habité ce pays, pour qu'on puisse se promettre de trouver encore aujourd'hui beaucoup de restes de son ancienne langue. Mais par cela même qu'on n'en trouve plus que des traces fugitives, qui ne peuvent être reconnues qu'à l'aide d'un sage discernement dégagé de tout esprit de système, on doit les recueillir avec plus de soin.
Espérons que ce que nous en dirons ici ne souffrira point de contestation; et par suite des mêmes principes qui nous ont guidés dans les recherches contenues dans la première partie de ce mémoire, nous ne prendrons nos exemples que parmi les mots qui ont dû être en usage dans tous les temps, parce qu'ils désignent des choses inséparables pour ainsi dire de l'existence de l'homme sur la terre (39: Ce sont ces mêmes considérations qui ont déterminé le choix qu'a fait S. Ex. le ministre de l'intérieur de la parabole de l'Enfant prodigue, où tout est simple et naturel).
Ainsi les noms que conservent encore quelques phénomènes naturels ou météorologiques, ceux qui sont relatifs à la division du temps, ceux que portent diverses productions de la nature qui sont d'un usage journalier dans l'économie rurale et domestique, ceux de quelques ustensiles employés dans les arts et les métiers dont les produits fournissent aux premières commodités de la vie, les noms même de quelques étoiles et constellations connues et observées très-anciennement dans nos climats (40); telle est la série des noms qui peuvent donner des indications vraies dans des recherches de la nature de celles-ci, série dans laquelle
nous prendrons les exemples que nous citerons (41). 

(40) On pourrait peut-être avoir une idée approximative des connaissances astronomiques des Gaulois, en recueillant dans divers départemens de la France et dans les campagnes, les noms des étoiles et des constellations qui y sont connues par tradition, et sous des noms qui n'ont aucun rapport avec l'astronomie moderne. On pourrait faire la même recherche relativement aux phases de la lune, aux noms qu'on leur donne, tel que celui de Lune rousse, à l'influence qu'on leur accorde à diverses époques de l'année, etc. On trouverait peu de choses sur le soleil, la facilité des observations ayant dû porter plutôt les observateurs à étudier la lune. Ce travail aurait souvent pour résultat les erreurs de l'astrologie; mais il nous semble qu'il y aurait quelque chose à gagner pour l'histoire des sciences.

(41) Les noms propres de villes, bourgs et villages auraient pu nous fournir une longue liste de mots celtiques; mais nous avons cru qu'il suffisait de désigner ces noms à ceux qui desirent une série de mots plus nombreuse que celle que nous rapportons plus bas.

Peut-être n'aurons-nous pas l'avantage de convaincre tous les lecteurs de la vérité des résultats que nous allons présenter, et nous convenons que la nomenclature de mots celtiques que nous offrirons à leur sagacité pourra d'autant plus facilement être attaquée, qu'il n'est pas mathématiquement possible de la justifier.
Mais nous cherchons de bonne foi la vérité, et, dégagés de toute prévention, nous soumettons avec réserve notre opinion au jugement de ceux qui sont ou plus instruits ou plus heureux que nous.
Toutefois nous devons dire que dans le choix des mots que nous citerons, nous avons fait usage d'une règle qui nous a paru propre à nous rapprocher de la vérité: ainsi lorsque nous avons été convaincus par des analyses soignées qu'un mot n'était évidemment ni latin, ni grec, ni français, et que sa racine n'appartenait à la langue d'aucun des peuples qui ont eu des rapports directs avec ceux de la Gaule, nous avons cru pouvoir tirer de cette épreuve une forte présomption qui nous a autorisés à classer ce mot parmi ceux qui nous restent de la langue des Allobroges et des Voconces, ou plus généralement de la langue des Gaulois. Nous avons regardé comme tels les mots suivans, et leur explication semble pour la plupart confirmer nos conjectures (42).
(42) Barbazan a dit: Je soutiens qu'il ne nous reste de la langue des Celles aucun vestige, aucun mot; je ne parlerais pas avec autant de certitude si on me citait un seul mot dont il fût impossible de tirer l'origine du latin (Fabliaux, édit. de Méon, t. 1, page 11 - ou II).
Mais que dirait Barbazan des mots que les auteurs latins nous ont conservés de la langue des Celtes, et qui se trouvent encore dans les langues vulgaires avec la même orthographe et la même acception?
Que dirait-il des mots qui composent celle première nomenclature?

Celtique. Français.

Berlio, Colline.
Brio, Chaussée, dérivé de 
Briva,      Chemin.
Eyssart, Lieu inculte et mauvais terrein.
Lega,      Lieue.
Biga et Baga, Montagnards: de là les Bagaudae, troupe de paysans qui soutinrent une guerre dans les Gaules contre Maximian, qui les vainquit.
Bec, qui, selon Suétone, avait en celtique la signification qu'on lui donne en français.
Garbe, Embonpoint, d'où l'on fit Galba, nom que porta Sergius Galba à cause de son embonpoint.
Casnar, qui, selon Tacite, signifiait chez les Gaulois vieillard.
On a fait de là:
Cagnard, Homme mou et sans vigueur comme un vieillard.
Aysino, Tracassier.
Aymo, Bon sens. Il s'emploie toujours dans le sens privatif.
Basi de fan, Mort de faim.
Baroufla, Figure refrognée.
Baube, Figure pleureuse.
Barouchi, Fantôme des champs.
Caramantran, Corps décharné.
Bageo, Sage par excellence. Ce mot est le reste de celui d' Embageo que portait une classe de Druides.
Biffa,      Ride du visage, d'où l'on a fait biffer, rayer, effacer.
Eigagni, Rosée.
Chancragni, Bourrasque d'hiver.
Jeivri,      Temps des frimats.
Maujé      Mauvais temps.
Lubac, Le nord.
Droichi, Le midi.
Bot, Crapaud, d'où l'on a fait: 
Boutiffla, Toupie.
Darbou, Taupe.
Ego, Jument.
Truyi,      Truie. C'est le nom que les Gaulois donnaient à une machine de guerre semblable au bélier, que les Latins nommaient sues, et en langue gauloise truia.
Bardana, Punaise.
Beleau, Pou.
Blanda, Chenille.
Bacon, Porc.
Argueu, Le serpent qui porte le nom de orvet.
Lina,      Braire.
Chapla, Couper en morceaux.
Chabouna, Finir, terminer.
Bucla,      Passer à la flamme du feu.
Attaffeïer, Planter.
Belluar, Guêtres.
Braya, Haut-de-chausses.
Spaso, Épée, de Spatha, nom gaulois selon Végèce.
Teule,      Brique.
Peyssel, Echalas.
Benna, Vaisseau de bois. Adopté dans la basse latinité.
Dailli,     Faux.
Feyclar, Entonnoir de tonneau.
Etc. etc.

Nous bornons là cette série, et l'on ne peut pas attendre que nous citions ici tous les mots des idiomes delphinaux qui nous ont paru appartenir à la langue des Celtes; une semblable nomenclature serait même déplacée dans ce mémoire, et nous croyons en avoir dit assez pour prouver, comme nous l'avons avancé dans la première partie de cet essai, que dans les idiomes vulgaires du département de l'Isère on reconnaît encore beaucoup de restes de l'ancienne langue des Allobroges; et c'est ici que nous devons faire remarquer que, quelque nombreuse que fut la série de mots reconnus celtiques parmi ceux qui composent les patois d'un département quel qu'il soit, et même de tous les départemens de la France méridionale, cette série serait toujours incomplète, parce qu'on s'est fait une habitude de dériver du latin les mots celtiques introduits dans la basse latinité, et qu'on a regardé comme de récente formation des mots français qui ne sont cependant que des mots celtiques francisés; de là il doit résulter nécessairement que les mots celtiques reconnus tels sont en très-petit nombre, puisqu'on ne prend pour celtiques que ceux qui, dédaignés par le latin et le français, n'ont pas été éteints dans ces deux langues pour y trouver une nouvelle vie, en perdant jusques au souvenir de leur origine.
Cette observation ne s'applique pas aux mots grecs conservés dans les idiomes du département de l'Isère. Il suffit en effet de prononcer ou de lire ces mots, pour reconnaître aussitôt un emprunt fait à la langue du peuple le plus poli de la terre, de ce peuple qui fut aussi supérieur aux modernes dans les beaux-arts et les ouvrages d'imagination, qu'il approcha peu des modernes et des anciens dans les sciences physiques et mathématiques, l'astronomie et la politique; et par les anciens nous entendons parler, par rapport aux Grecs, des peuples contemporains de cette antique civilisation de l'Asie, qui devint l'héritage des Égyptiens et des Hindous, dont les monumens magnifiques, instructifs jusques dans leurs décombres, décèlent chez leurs auteurs autant de connaissances que ce qu'il y a de plus parfait chez les modernes. Mais il ne s'agit pas ici de la langue de ces peuples; nous ne devons parler que de celle des Grecs, et de ce qu'en adoptèrent les Voconces et les Allobroges. 
Ces mots sont à-peu-près les mêmes chez ces deux peuples, et pour ne pas nous arrêter à prouver un fait qui n'est contesté par personne, nous indiquerons seulement les mots suivans comme empruntés du grec par nos idiomes vulgaires.

Bêla. C'est le nom d'un petit bâton aigu par les deux bouts dont se servent les enfans qui jouent au martinet. Ce mot est dérivé de *gr, dard, à cause de sa forme aiguë.
Bachelard, grand imbécile qui se met toujours en frais de sentimens auprès des femmes; dérivé de *gr, qui, en grec, a la même signification. Babouin, qui parle difficilement; de *gr, balbutier.
Cotouilli, vase destiné à contenir du vinaigre ou de l'huile; dérivé de *gr, qui a la même signification en grec.
Cara, visage, physionomie; de *gr, mot grec qui a la même acception.
Empura, faire brûler le bois au feu; dérivé de *gr.
Rabbata, se trémousser; de *gr, même signification.
Picote, mesure de vin; de *gr, vase, urne, etc.

Ce dernier mot est un de ceux qui se sont le mieux conservés dans nos idiomes, et on le trouve dans les plus anciens actes.
Il a même donné lieu à une fausse correction proposée par l'abbé Lebeuf (43 : Acad. des Belles-Lettres, XX. Mém. 243), qui rapporte dans son mémoire sur les Chroniques Martinienes un extrait des Chroniques dalphinales recueilli par Mamerot. Cet extrait annonce qu'une extrême abondance de vendange dans la commune de Vif, près de Grenoble, y avait réduit, en 1385, le prix du vin à trois deniers la picote, et le savant académicien propose de lire pinte au lieu de picote, vraisemblablement parce qu'on ne dit pas picote à Paris; d'où l'on peut conclure que, pour expliquer exactement les circonstances d'un événement, il est indispensable de connaître dans leurs détails la topographie et les usages particuliers du pays qui en a été le théâtre. Mais revenons aux recherches qui font le sujet de ce mémoire.
Nous arrivons à la troisième série des mots exotiques par lesquels s'est altérée la langue qui fut commune aux Allobroges et aux Voconces avant la conquête de leur pays par les Romains, et c'est dans la langue de ces mêmes Romains qu'est prise entièrement cette troisième série. 
Mais puisqu'on a cru jusqu'ici que tous les idiomes vulgaires dérivaient du latin, et qu'on ne l'a cru que parce qu'un grand nombre de mots de ces idiomes appartiennent évidemment au latin, nous sommes dispensés de rappeler ici les mots de cette nature qui font partie des idiomes vulgaires de notre département, et nous appliquons à un grand nombre de mots seulement tout ce qu'on a dit des idiomes eux-mêmes, lorsqu'on a soutenu que le latin était leur source commune. Nous croyons notre détermination justifiée par les discussions contenues dans la première partie de ces recherches. Nous ajouterons seulement que les traces de la langue latine sont les plus sensibles dans les formes, les principes et l'esprit des idiomes vulgaires, et que ces traces en forment la partie principale, celle autour de laquelle tous les autres élémens ne semblent que des accessoires. Nous reconnaissons par là dans toute sa plénitude l'influence de la langue des Romains sur celle de la Gaule soumise, et sur la langue des Voconces et des Allobroges en particulier. Nous citerons même comme une preuve de cette influence l'habitude qu'ont, dans le département de l'Isère, les habitans de la campagne qui se livrent à quelque trafic mercantile, et surtout ceux de la rive gauche de cette rivière, de se servir de préférence des chiffres romains, en laissant ceux que nous nommons improprement chiffres arabes à l'usage des villes et des personnes qui ont quelqu'instruction. Cette particularité nous a paru digne de remarque, et elle termine ce que nous avions à dire de l'influence du latin sur nos idiomes vulgaires, avant que de passer aux observations générales sur l'état de ces mêmes idiomes dans les divers cantons du département de l'Isère.
On ne doit pas s'attendre à trouver de grandes différences dans la langue écrite de ces cantons; on n'en remarque d'essentielles que dans l'accent particulier à chacun d'eux. Sans nous arrêter à ce qu'un voisinage mutuel leur donne de commun, nous indiquerons seulement les points extrêmes du département comme ceux qui peuvent fournir quelques observations résultantes de leur rapprochement. Ainsi le patois de l'extrémité nord de la vallée de Graisivaudan, située au N. E. de Grenoble, notamment celui du canton d'Allevard, a un caractère assez distinct pour mériter d'être remarqué; mais cette remarque lui donne une grande identité avec celui de la portion du département du Mont-Blanc voisine de ce canton: ils sont l'un et l'autre doux, d'une prononciation prompte et facile, résultat d'une exacte accentuation qui exclut toute syllabe muette; on y remarque fréquemment cette modification de prononciation qui est un vice dans notre langue et qu'on désigne par le verbe bléser, modification dont les Grecs modernes se servent encore en prononçant le *gr devant une voyelle, comme dans *gr, qui est commune à toutes les langues orientales, et qui ajoutait tant de charme aux discours du plus aimable des Athéniens, Alcibiade.
Dans les cantons de l'Oyzan et d'Entraygues, au S. E. de Grenoble, le langage est beaucoup plus lent; il manque en général de douceur et d'agrément; ceux qui le parlent le font participer de leur lenteur d'action et d'idées. Il en résulte que le langage lui-même manque de figures; on n'y trouve que le mot pour la chose, et la chose qui n'est pas connue n'a pas de mot. Telle est l'influence qu'exerce sur sa langue un peuple sans vivacité et sans aisance au moral comme au physique. On peut en trouver la cause dans l'état du pays, coupé par des vallées profondes, couvert de hautes montagnes et où la nature avec quelques sites rians et pittoresques conserve toujours une physionomie sombre et sévère, et y porte quelquefois l'image du bouleversement et de la destruction.
Mais, dans les cantons de Mens et de l'ancien pays de Trièves, au sud de Grenoble, on commence à trouver la vivacité méridionale. 
Les départemens des Hautes-Alpes et de la Drôme limitrophes de ces cantons, leur ont communiqué leur accent et cette bruyante facilité d'expression qui ajoute à chaque idée un geste que soutient encore le ton élevé, quelquefois criard, du langage. Il en résulte que ce même langage est débarrassé des syllabes traînantes, des mots longs, et que, pressées par la rapide succession des idées, les phrases sont réduites au nombre de mots absolument nécessaire, et les mots eux-mêmes aux lettres indispensables. On peut vérifier ces faits par la simple comparaison des deux traductions de la parabole de l'Enfant prodigue en patois de l'Oyzan (44 : A l'Index, n°. 4) et en patois du (Trieves) Trièves (45 : A l'Index, n°. 5).
Cette influence de l'accent méridional se remarque encore dans les langages des autres cantons voisins de la rive gauche du Rhône. 
Ceux de ces cantons qui sont situés au nord-ouest du département de 
l'Isère, se ressentent en partie du voisinage de l'ancien Bugey, et l'on n'établit pas beaucoup de différence entre leur idiome et celui des cantons situés en face du Lyonnais, à l'ouest de Grenoble. Le langage des uns et des autres est un peu trainant (traînant) et nasillard; il n'a pas même de caractère propre, cette partie du département étant celle où se trouvent le plus de villes et de bourgs considérables où l'on parle plus généralement français; il en est de même de la partie sud-ouest du département voisin de celui de la Drôme.
Nous ne nous arrêtons pas aux cantons situés au centre; on ne peut trouver dans leurs idiomes d'autres différences que celles de l'accent particulier presque à chacun d'eux: celui des environs de Voiron est lent et chantant dans ses finales.
A ces qualifications particulières nous ajouterons une observation générale; c'est que les habitans des campagnes dans le département de l'Isère entendent en général le français, surtout dans les montagnes où les émigrations dont nous avons parlé plus haut le transportent avec les modiques bénéfices d'une louable industrie. Par-tout les propriétaires qui jouissent de quelque aisance le parlent d'une manière assez intelligible; mais les termes gothiques de l'ancienne pratique, et dont le barreau français n'ose pas encore abandonner l'usage traditionnel, sont très-fréquens parmi ces individus, parce que, avant la révolution, lorsque les enfans avaient appris à lire et à écrire au village, et qu'ils avaient pendant un an ou deux mis au net des exploits et des appointemens chez un procureur au bailliage, leur éducation était faite, et ils retournaient à la charrue. Un bon système d'instruction publique peut seul désormais prévenir de semblables inconvéniens.

Lo carro vuit. Agüelo Sebeta, Luis Arrufat