N° VI.
Fragmens extraits du dictionnaire manuscrit du patois de Grenoble.
1.
Rapport du Jeu connu en Dauphiné sous le nom de Allen-Jean, avec celui que les Grecs appelaient *gr (1 : Ce jeu était chez les Grecs celui de Pair ou Impair. (Meursius, de Ludis Graecorum).
L'un des deux joueurs met dans sa main un certain nombre de noisettes, et s'adressant à celui qui joue avec lui, il dit: Allen-Jean.
- L'adversaire répond: Je ministro, comme pour dire qu'il accepte le jeu. - Le premier demande jusqu'à quand, et le dernier répond jusqu'à dix ou tout autre nombre. S'il se rapporte avec le nombre des noisettes renfermées dans la main, il les gagne, sinon il donne à l'autre un nombre de noisettes égal à ce qu'il y en a en plus ou en moins de celui qu'il a indiqué.
Ce jeu ressemble beaucoup à celui des Grecs; il n'y a pas de doute qu'il ne soit aussi ancien qu'eux dans la Gaule. On remarque dans les mots qui servent à ce jeu des finales rimées, comme on les observe toujours dans les proverbes et adages de tous les idiomes vulgaires.
2. Les Chalendes.
On donne ce nom au jour de Noël; il est dérivé du mot latin Kalendae.
On commençait autrefois l'année par ce jour, qui est le 25 décembre, comme aussi par la fête de l'Annonciation, la même que celle de l'Incarnation qu'on célèbre le 25 mars. De là la différence que l'on trouve dans les vieux actes latins dont les uns portent: Anno ab Incarnatione Domini, et d'autres anno a Nativitate, ce qui donna lieu à beaucoup de méprises, jusqu'à ce que Charles IX, par son ordonnance de 1564, eût fixé le commencement de l'année au jour de la Circoncision, 1er janvier.
Du mot Chalendes on a fait Chalendal, nom que l'on donne à une grosse bûche que l'on met au feu la veille de Noël au soir, et qui y reste allumée jusqu'à ce qu'elle soit consumée. Dès qu'elle est placée dans le foyer, on répand dessus un verre de vin en faisant le signe de la croix, et c'est ce qu'on appelle batisa lo chalendal. Dès ce moment cette bûche est pour ainsi dire sacrée, et l'on ne peut pas s'asseoir dessus sans risquer d'en être puni au moins par la gale.
3.
Le Cochemar.
Cette indisposition est connue vulgairement sous le nom de chauchi vieilli, parce que ceux qui en sont attaqués croient qu'elle est causée par de vieilles sorcières qui descendent la nuit par la cheminée, et qui vont se coucher sur les malades et les tourmenter.
4.
Sur les Crétins.
On donne ce nom dans les Alpes aux personnes frappées d'imbécillité, accompagnée ordinairement de goîtres et autres vices de conformation. Ces individus offrent exactement l'image de la stupidité personnifiée et de l'absence de toutes les facultés intellectuelles. On sent facilement quel serait le sort de ces malheureux, qui se rencontrent ordinairement dans des familles pauvres, s'ils étaient à la merci de l'égoïsme de leurs parens, qui n'attendent les moyens d'exister que de leur propre travail. Mais une salutaire et bienfaisante opinion fait regarder ces infortunés comme un bienfait de la Providence envers leur famille; c'est un envoyé de Dieu chargé de lui faire connaître ses vœux et ses besoins. A ce titre il n'y a point de soins, point d'égards dont les Crétins ne soient le sujet, et leurs besoins physiques sont ordinairement satisfaits avec un empressement qui serait bien digne d'éloge s'il était désintéressé.
On emploie aussi le mot crétin dans le sens de désolé, infortuné, etc.
Il se trouve dans une chanson bachique, dont voici deux couplets.
1.
Je seu ton creitin
Lo cour me pendole,
Je m'en voï à Crole (1)
Per bêre de vin;
Car noutrous autin
N'ont ren que de foille,
Personna ne troille
Fauta de raisin.
(1 : Village près de Grenoble dans la vallée de Graisivaudan, et dont le vin a quelque réputation.)
2.
Meichenta jalla!
Freidura perversa!
Maudita traversa
Qu'a tout deisola!
Qu'eito que faron
Notres yvrognasse;
Lou pot et le tasse
Se reposaron.



